Une histoire de La Plagne

La Plagne... avant La PlagneLa Plagne à l'heure des minesPierre Borrione, le créateur de La Plagne La grande aventureChronique de la station au Bonnet rougeLe Bief Bovet, 700 ans de conflit entre Aime et LongefoyMars 1944 : le parachutage d'armes de La PlagneA lire... à voir...Notes et remerciements

 

 

La Plagne... avant La Plagne

Sur la commune de Macot, à 2000 mètres d'altitude, au coeur d'un cirque montagneux se situe le lieu-dit “La Plagne”. C'est un nom très répandu en Savoie qui désigne un alpage plat. La “Montagne” n'a pas toujours été ce lieu recherché où l'on se presse pour admirer les paysages. Elle a longtemps effrayé, et l'on n'y montait que par nécessité : c'était un lieu de travail avant de devenir un lieu de loisirs et de détente.

Vue du Dou du Praz en 1964

 

Au pied de cette “Montagne de La Plagne”, dans ce petit coin de la vallée de la Tarentaise, se trouvent quatre communes : Aime, le chef-lieu de canton, Macot, Longefoy et Bellentre, qui totalisent 3200 habitants en 1954. Depuis des siècles, leur économie repose sur deux piliers essentiels : l'agriculture pastorale et l'exploitation forestière, auxquelles s'ajoutent au 20e siècle les activités minières et industrielles.

Les habitants ne possédaient souvent que quelques bêtes (un cochon, une chèvre et des vaches) et les quelques arpents de terrain nécessaires à l'autosuffisance alimentaire. Alice et Lulu Ougier se souviennent qu'à Macot “tout le monde avait au moins deux vaches” et “que les plus gros paysans n'en avaient pas plus de dix ”. Dans la plupart des communes de la vallée, les habitants vivaient la majorité du temps au village, et ne montaient en altitude que pour accompagner les bêtes. Une vie “entre les vaches” selon l'expression de Monique Bugny. Comme beaucoup de filles, Lucile Marin et Josiane Labertrande (nées Regazzoni) s'occupaient des bêtes avant et après l'école. Elles se souviennent de leur journée type : “à 6 heures du matin on devait déjà être debout, et la première chose qu'il fallait faire c'était de sortir le fumier des vaches. Vers 8 heures on mangeait vite, puis on descendait à pied à l'école pour 8h30, avant de remonter à 11 heures. A midi, on mangeait une grosse gamelle de lard, on faisait la vaisselle, et on remplissait le râtelier des vaches avant de repartir à l'école. En rentrant le soir, on traînait, car on savait qu'à la maison il y avait du travail : il fallait traire notre dizaine de vaches, apporter le lait à ceux qui nous l'achetaient, s'occuper du potager... Et le lendemain on recommençait ! Je me demande comment on faisait !Quand les travaux agricoles étaient moins prenants, le ski était leur principale distraction.

Au plus fort de l'hiver, les vaches restaient en vallée et ne montaient dans les hameaux en altitude qu'aux premiers signes du printemps. Les alpages ne s'animaient vraiment qu'entre la Saint-Jean (24 Juin) et la Saint-Michel (29 Septembre), lorsque le troupeau communal y était rassemblé sous la garde de bergers. Cette montée, appelée la “remue” (ou le fait d'“emmontagner” les troupeaux), était d'ailleurs un événement. Le troupeau de Macot, formé de 200 vaches en 1950 était réparti sur les alpages de La Plagne et de la Forclaz, propriétés exclusives de la commune au dessus de 1800 mètres. Le lait de toutes ces bêtes assemblées, “fruit commun” du travail des paysans, servait à la fabrication du Beaufort, par un fruitier recruté et payé par la commune. La “pesée”, le moment le plus important empreint d'un certain cérémonial, rassemblait tous les propriétaires. Comme il était impossible d'évaluer chaque jour la production laitière de chacune des bêtes, on procédait à une mesure lors des deux traites quotidiennes à la Saint-Jacques (25 Juillet). Chaque propriétaire était rémunéré en fonction de la production laitière de ses bêtes ce jour-là. Telle était la vie pastorale traditionnelle en Tarentaise.

Le bois était l'autre ressource de ces communes. A Macot, les 900 hectares de mélèzes et d'épicéas commencent à être exploités au 18e siècle. Dans les années 1950, il y avait une vingtaine de scieries dans le canton, dont celle de Gilbert Vivet-Gros, “une petite entreprise de 7 ou 8 compagnons qui marchait bien”. Chacune des cinq scieries de Macot embauchait au minimum “3 ou 4 ouvriers, plus une vingtaine de bûcherons” précise Lulu Ougier qui “faisait du bois” dans sa jeunesse.

Dès l'arrivée du chemin de fer, au début du 20e siècle, les activités minières et industrielles prennent une place de plus en plus importante dans l'économie du canton. La mine de charbon de Bonnegarde, les usines électro-métallurgiques de Moutiers, de Pomblières, de Notre-Dame de Briançon, et la mine de plomb argentifère de La Plagne, fournissent un complément de revenu à une part croissante de la population active. Car dans beaucoup de foyers ces activités étaient complémentaires : on était à la fois paysan, mineur et bûcheron aux rares heures perdues.

Dans la vallée, la vie était d'une dureté que l'on a peine à imaginer aujourd'hui, et la misère présente dans beaucoup de foyers de ces villages isolés. La “ville” moderne, c'était Aime, avec ses hôtels, sa maternité, sa gendarmerie, ses écoles, et bien sûr sa gare. Michèle Lauvergniat, dont les parents tenaient l'Hôtel des Alpes, rappelle que l'été la fréquentation touristique était déjà importante dans les années 1950 : “l'hôtel était plein, on travaillait beaucoup, car nous avions des pensionnaires qui restaient parfois un mois.”

Entre les habitants de ces communes, les tensions étaient extrêmement fortes. Si les souvenirs des rivalités du passé, comme celles liées au Bief Bovet, s'estompaient, les jeunes trouvaient sans cesse des prétextes pour se bagarrer : “tous les dimanches c'était la castagne à cause des filles !” se souvient Lulu Ougier. Pour Maurice Loyet, natif et ancien maire de Longefoy, “entre les jeunes de sa commune et ceux de Macot, ce n'était pas la même mentalité. Se battre était une question d'habitude. Avec la mine sur place, ils avaient plus d'atouts que nous, et ça créait une sorte de jalousie”. Partout dans le canton, la réputation des Macotais était épouvantable : les Aimerains les voyaient comme des buveurs et des bagarreurs invétérés, comme si l'Isère marquait la fin de la civilisation ! Des conflits opposaient Aime et Macot, Aime et Longefoy ou encore Macot et Bellentre... La propriété de “l’eau de la Dhui” était une source récurrente de conflits entre Bellentrais et Macotais. On raconte qu'un dimanche après la messe, curés et élus des deux communes montèrent en grande procession à la source du ruisseau pour enfin régler le contentieux. Caché dans un arbre un Bellentrais aurait répondu au curé qui demandait à Dieu d'attribuer la précieuse eau... Un bien curieux verdict, favorable à Bellentre, auquel pourtant les Macotais se plièrent ! Les anecdotes de ce genre sont nombreuses. Gilbert Vivet-Gros affirme qu'il y avait “de vraies frontières” entre toutes ces communes, ce qui rend d'autant plus audacieux le pari du créateur de La Plagne.

 

 

La Plagne à l'heure des Mines

En 1807, un maçon nommé François Pélissier redécouvre une galerie de mine à La Plagne, où l'on avait perdu toute trace des mines de plomb argentifère depuis le 15e siècle. L'exploitation du gisement reprend sous la direction de Jean-Godefroy Schreiber, directeur de l'École des Mines de Moutiers, jusqu'à la chute du Premier-Empire. La Mine va ensuite changer de direction au gré des vicissitudes politiques européennes. L'exploitation est interrompue jusqu'en 1901, avant de reprendre et de s'amplifier sous le contrôle de la Compagnie Peñarroya en 1934.


Premier cadastre français de Savoie de 1870 | © Conseil Général de Savoie

 

Les Mines de La Plagne ce sont deux sites : La Roche et La Plagne. Pour Edmond Broche, qui a vécu et travaillé à La Plagne, c'étaient deux mondes à part et des conditions de vie bien différentes : en bas habitaient “la plus grande partie du personnel du jour” et en haut “les gars qui travaillaient au fond”.

A La Plagne, le minerai de plomb argentifère était extrait des galeries dont l'altitude variait entre 1765 et 2000 mètres. L'entrée principale de la Mine, celle de la galerie Charles-Albert, se situe aujourd'hui dans la station de Plagne 1800. Le minerai sortait à Plante Melay, 80 mètres au-dessous, puis il était chargé dans les bennes d'un téléporteur (les gens du pays l'appelaient “le câble”), qui descendait à La Roche jusqu'à “la laverie”. Là, le minerai était concassé, broyé, trié par flottation (un procédé chimique permettant de séparer les différents composants), et filtré. Enfin, il était descendu à Bonnegarde (au-dessous de Macot) par un autre téléporteur. Au 19e siècle, avant que le procédé soit mécanisé, un canal permettait de transporter le minerai et le tri était effectué par des femmes.

Le Docteur Borrione avait des mots durs pour la Mine : un “enfer”, un “cimetière d'hommes. D'ailleurs les jeunes Savoyards avaient progressivement délaissé le travail au fond car le saturnisme et la silicose faisaient des ravages. Ils étaient bien peu nombreux à dépasser la cinquantaine. “On voyait à peine briller les lampes à carbure à cause de la poussière”. De la poussière partout, voilà le souvenir que Lulu Ougier a de la Mine, dans laquelle son père, chef mineur, l'a emmené petit : “les gars ressortaient de là blancs, comme s'ils s'étaient roulés dans la farine.” L'utilisation d'eau assainira l'air, mais n'évitera pas la silicose. “Les plus costauds mourraient en premier” : ils abattaient plus de travail et par conséquent respiraient davantage de poussière. La visite médicale était pour certains l'annonce d'une mort prochaine, comme celui à qui le médecin avoue : “pour vous guérir il faudrait passer vos poumons au marteau piqueur ! Vous êtes foutu !” Mais la Mine, dont l'activité ne diminuait pas, avait besoin de davantage de bras. Elle avait fait appel à une main d'œuvre étrangère, devenue majoritaire dans les années 1950. A La Plagne s'était donc établie une forte communauté Maghrébine qui vivait dans un ensemble de bâtiments baptisé “Constantine” (la troisième ville d'Algérie) par le facteur Adrien Montmayeur.

En plus des conditions de travail à la Mine, la vie quotidienne était extrêmement difficile. Edmond et Suzette sont montés en Octobre 1953. Edmond était “chauffeur et s'occupait de tout ce qui touchait au transport”, notamment du ravitaillement, des matériaux, ou du déneigement de la route. Les 150 habitants de La Plagne souffraient de l'isolement, “coupés du monde” à cause d'une route quasiment impraticable, mais aussi du froid. “Au début il n'y avait pas de chauffage central, nous avions 0° dans la chambre, et du givre sur les murs... C'est avec la cuisinière que l'on chauffait les appartements, mais la Compagnie nous donnait à peine assez de charbon.” L'alimentation en eau était très insuffisante : “nous n'en avions pas la moitié du temps ! Alors en hiver, on remplissait tous les ustensiles disponibles avec de la neige pour avoir un peu d'eau le lendemain”. Sans oublier le bruit “des compresseurs, au moins 16 heures par jour !” et la neige qui tombait parfois en abondance : “devant notre maison, il y avait régulièrement de la neige jusqu'au balcon et nos voisins avaient fait une galerie couverte”. Lulu Ougier se souvient “qu'on entrait dans l'école par un tunnel” et qu'on pouvait sortir des bâtiments “par la fenêtre de l'étage !”

Et pourtant, en dépit de ces difficultés, il y avait à La Plagne une vraie solidarité. “Ma femme a pleuré pour monter, mais quand elle est descendue 18 ans après elle a pleuré aussi. On a fini par regretter la vie là-haut.” Suzette évoque la solidarité entre femmes, au delà de la barrière de la langue ou de la religion : “on était bien obligés de se serrer les coudes !” Pour Lulu Ougier “c'était la belle vie là-haut ! Les gens avaient plus d'argent qu'à Macot.” “Ils aimaient leur métier. On leur aurait dit d'aller travailler ailleurs, ils auraient refusé, car ils gagnaient beaucoup plus” note Paul Broche, qui gagnait 900 Francs par mois en 1965 et avait des avantages en nature conséquents. Edmond Broche se rappelle de sa paye : “c'était correct, car on était chauffé, logé et éclairé.”

A La Roche la vie était plus facile qu'à La Plagne : “les conditions de vie n'avaient rien à voir. Ils étaient plus près du bon dieu comme on dit !” se souvient Edmond Broche. La Roche c'était le monde du traitement du minerai, celui de la “laverie”, là où les bureaux de la Société des Mines étaient installés. “Nous étions logés dans le chalet de direction. Les employés étaient éparpillés autour, il y avait beaucoup d'Italiens. Mon père avait le téléphone et la voiture, une Hotchkiss” se souvient Juliette Reibell, dont le père a été directeur de la Mine de 1950 à 1952. Edmond Broche était également le chauffeur personnel du Directeur : “il n'hésitait pas à m'appeler, il savait où j'étais, jour et nuit. Les premières années, il ne voulait pas que je m'absente, mais au bout d'un moment je lui ai dit que je ne pouvais pas être tout le temps à sa disposition !”

La Roche et La Plagne étaient deux vrais villages, avec leurs équipements, leurs fêtes et leur solidarité propre. Il y avait une école à La Roche et une à La Plagne, qui ont compté chacune entre une dizaine et une vingtaine d'élèves selon les époques. En 1971, les deux écoles à classe unique ferment et les élèves sont transférés vers le nouveau groupe scolaire de Plagne Centre.

En haut comme en bas, le principal lieu de vie était la “cantine” à la fois restaurant, bar et épicerie d'appoint, où les habitants aimaient se retrouver. Celle de La Roche a longtemps été tenue par Mme Lasserre et son mari. Pour Lucile Marin, “c'était un lieu de rencontre familiale, où on dansait, où on écoutait jouer de l'accordéon. Il s'en est passé des choses !”

Ces deux mondes communiquaient peu malgré la proximité : “on n'avait pas tellement l'occasion de se voir” se rappelle Suzette Broche, “mais il n'y avait pas d'animosité”. Pour Lucile Marin au contraire, les enfants des deux hameaux “ne s'entendaient pas”, notamment lorsque “l'instituteur ou l'institutrice de La Roche était malade” et que les enfants allaient “à pied à La Plagne” pour la classe. Qu'il y ait eu ou non des rivalités ou des jalousies, il n'y avait que peu de relations. D'ailleurs aller d'un site à l'autre relevait de l'aventure car il fallait emprunter une “route” dont la pente variait de 15 à 30%. On pourrait parler de cette route pendant des chapitres entiers ! Elle était vitale pour la Mine et elle devait rester ouverte jour et nuit, 365 jours par an “car c'était le seul lien avec l'extérieur, et nous n'étions pas à l'abri d'un blessé ou d'un malade qu'il aurait fallu évacuer en urgence. Il est arrivé, lors de grosses chutes de neige, que tous les ouvriers de la Mine sortent pour aider au déneigement” se souvient Edmond Broche. “En bonne saison il fallait en boucher les trous, et en hiver il fallait l'ouvrir. Et ça n'était pas du tout le matériel de maintenant !”

Pour descendre de La Plagne à La Roche on pouvait se faire transporter par la jeep de la Mine que conduisait Edmond, par exemple pour aller prendre le car d'Aime au départ de La Roche. “Je descendais aussi les femmes enceintes à la maternité d'Aime. Il n'y avait pas 50 solutions ! L'été ça secouait drôlement dans la jeep, et quand elles arrivaient à Aime, elles n'étaient pas longues à accoucher !”

En dehors des contacts professionnels, ou des rencontres rapides en attendant le car, il n'y avait guère dans l'année que deux occasions de se retrouver pour les habitants du haut et du bas. La première était la Sainte-Barbe, la patronne des mineurs qui était fêtée le 4 Décembre, un jour chômé pour tous. “Quelque chose d'extraordinaire” pour Edmond Broche. “Tout se déroulait à la cantine de La Plagne, jamais à La Roche (sauf la messe de temps en temps), car c'était la fête de la Mine. Il y avait un bon repas et un bal le soir. A la fin de la journée, on réglait les comptes...” “Ca finissait en beuveries et de temps en temps ça castagnait” ajoute Paul Broche. Lucile Marin se souvient “d'une grande fête qui rassemblait tous les ouvriers. C'était sacré !” Carolyne Marin revient sur ces moments avec une certaine nostalgie : “on était gamins, on n'y comprenait rien mais on adorait ! Le patron jouait de l'accordéon ou de l'harmonica jusqu'au matin...”

Quelques semaines après c'était l'arbre de Noël : “tous les enfants montaient à la salle des fêtes de La Plagne. Le comité d'entreprise de la société offrait beaucoup de cadeaux, de beaux jouets” se souvient Edmond. Le reste de l'année, la Mine offrait d'autres loisirs à ses employés, et notamment une séance de cinéma hebdomadaire dans les salles des fêtes, les samedis et les dimanches en alternance entre La Roche et La Plagne. Un luxe pour l'époque, beaucoup plus rare à Macot : “peut-être une fois par mois, mais plus sûrement aux grandes occasions, quand on poussait les tables du bar, chez Marc” note Robert Astier. Un exemple très précis qui souligne encore la différence entre la vie en vallée et la vie à la Mine...

La vallée, on n'y descendait peu avant l'ouverture de la route de La Plagne en 1962. “Notre mère descendait deux fois par an” se souvient Lucile Marin. Pourtant, il y avait un car entre La Roche et Aime cinq fois par semaine (du lundi au vendredi) que conduisait Charles Broche, le père d'Edmond et de Paul. Les places étaient comptées : “il fallait réserver et elles étaient données au compte-gouttes. Nous habitions aux Mairiers (au-dessus de La Roche), donc nous n'en avions pas les 3/4 du temps se souvient Josiane Labertrande. Edmond Broche assurait la correspondance avec le car : “pour La Plagne nous avions droit à quinze places. Les gens s'inscrivaient au bureau, et j'amenais les cinq premiers jusqu'à La Roche, dans l'ordre des inscriptions. Les autres devaient descendre à pied ! Je remontais tout le monde en jeep, mais toujours dans l'ordre des inscriptions, de cinq en cinq... Pendant ce temps les autres attendaient au lavoir ou à la cantine. Il fallait bien une dizaine de minutes pour faire le trajet”.

En temps ordinaire, il n'y avait guère besoin de descendre, puisque la compagnie organisait le ravitaillement des villages grâce au téléporteur, dont les bennes remontaient de Bonnegarde à vide. Chaque famille avait un casier à lait, avec un, deux ou trois compartiments, un sac à pain en tissu et une caisse pour la viande, le tout portant une étiquette nominative. Tout le monde avait un carnet : “on marquait ce qu'on voulait, comme pain, comme viande ou comme épicerie, et le lendemain on recevait le tout. On descendait dans la vallée une fois par mois pour payer” se souvient Suzette Broche. Un employé de la Mine était préposé pour aller faire le tour des commerçants à Aime ou Macot avec toutes les listes” et tout remontait par le téléporteur “dans les bennes couvertes, mais avec -20°... Les bouteilles arrivaient en haut avec un bouchon de 10 cm de lait gelé, et parfois le vin gelait aussi” note avec humour Edmond Broche. Le ravitaillement était ensuite distribué dans les villages. A La Roche c'est Edmond Bérard (le père d'Armand), le conducteur du téléporteur, qui s'en occupait. A La Plagne, par contre, il n'y avait pas de distribution.

Il était interdit de monter dans les bennes du téléporteur, mais comme toutes les interdictions, elle était parfois transgressée. Lulu Ougier avoue amusé l'avoir pris “en contrebande. Aux Charmettes, il y avait une station d'angle, le câble ralentissait et les bennes passaient près du sol.” C'était un moyen facile et tentant de descendre à Macot ! “On n'avait pas le droit ! Mais je l'ai pris deux ou trois fois ! Il n'allait pas vite... On avait le temps de sauter !” ajoute Alice Ougier en riant. Inconscients du danger, beaucoup prenaient le câble en marche pour monter ou descendre, évitant ainsi de longues heures de marche, jusqu'au jour où un accident fît trois morts du côté de la Grangette.

Peu d'événements ont marqué les esprits des habitants de La Roche comme l'incendie de la “laverie” dans la nuit du 31 Décembre 1950. “La mine s’arrêta durant plus de huit mois et de nombreux ouvriers furent licenciés” rapporte l'exposition initiée par Geneviève Ruffier-Lanche. “La laverie a été reconstruite au printemps” se souvient Juliette Reibell. “Au début de l'incendie, mon père est descendu sortir les bouteilles d'oxygène pour éviter que tout explose” note Josiane Labertrande. Il faut dire que le père Regazzoni était connu pour sa force physique. Pour Edmond Broche, c'était “un Hercule, il faisait huit heures à la mine et en faire huit ailleurs ne le dérangeait pas !”

Et le sport dans tout ça ? “On skiait tous les jours, dès qu'on sortait de l'école. On montait à pied au Saint-Jacques pour skier, mais quand vous montez de La Roche, vous ne montez pas deux fois par jour !” raconte Armand Bérard. La Mine organisait des randonnées pour les jeunes : “on partait toute la journée, avec les peaux de phoque” ajoute Josiane Labertrande. Il y avait un téléski à La Roche, construit pendant la Guerre par Martinod, chef ingénieur de la Mine, et dont on peut encore voir le pylône d'arrivée au début de la route des Mairiers. Il fonctionnait tous les jours, “on le mettait en route et on s'en occupait nous même” se souvient Armand Bérard. “Mais comme on n'était encore pas très lourds à l'époque, dans la partie centrale du téléski on était en l'air, à un mètre, un mètre-cinquante du sol” ajoute Paul Broche. “On organisait une course de ski tous les hivers, entre le Biolley et La Roche, qu'on damait à pied bien sûr. Ce jour là on bloquait la route, pour pouvoir la traverser à ski, on faisait un pont, qu'on démontait après” se rappelle Armand Bérard.

Les jeunes de La Roche et de La Plagne étaient regroupés au sein de l'USAM (Union Sportive Aime Macot), puis du “Ski-club de La Plagne”, un véritable “club des Mines”, encadré par un ingénieur et subventionné par la Compagnie, bien avant que soit créé le Club des Sports en 1962. Tous les dimanches des courses avaient lieu à La Plagne ou dans les communes alentours (Granier, Peisey-Nancroix, Valezan). Il y avait de très bons skieurs : Armand Regazzoni ou Armand Bérard figuraient régulièrement sur les podiums de la région...

Des compétitions de bob sur route étaient régulièrement organisées entre la cantine de La Plagne et La Roche. “C'était une vraie fête !” se souvient Lucile Marin. “C'est sur cette route que s'est couru en 1967 le Championnat de France de bob, remporté en bob à 2 par l'équipage dont je faisais partie avec Eugène Dao, et en bob à 4 par l'équipage Hubert Bonin, Raymond Ougier, René Clément-Guy et Fernand Bérard” se rappelle Paul Broche. “Il y avait des bosses sur cette route ! Et au fond, il y avait le ruisseau. Quand on arrivait bien lancé, c'est souvent qu'on y descendait direct !” ajoute Edmond Broche. Pour Raoul Bugny, “c'était quand même un peu dangereux cette histoire là ! Mais c'était pour s'amuser entre copains. J'ai quand même été champion de France en bob à 2, en 1962. Quand on est allé à Saint-Pierre de Chartreuse, on a eu cinq blessés, et ça m'a découragé car on n'avait pas d'assurance...”

La piste de bob naturelle a ensuite été installée à Sangot, puis à Montvilliers (à côté de Montalbert) de 1978 à 1981. Elle est revenue sur l'ancienne route de La Plagne jusqu'en 1989, puis à Sangot et enfin à Plangagnant. La luge était aussi très pratiquée, c'était un moyen de transport courant. Par exemple pour le facteur Adrien Montmayeur : il assurait sa tournée quotidienne à pied, de Macot à “Constantine” et redescendait régulièrement en luge l'hiver. “Chaque année il y avait une course communale entre La Roche et Macot” se souvient Lulu Ougier.

Cette vie aurait pu durer encore des décennies, mais confrontée à la concurrence internationale et à la baisse de son rendement, la Mine de La Plagne était condamnée à la fermeture dès la fin des années 1950. Cependant tout était fait pour faire croire aux ouvriers que l'exploitation allait se poursuivre.

 

 

Pierre Borrione (1914-1974), le créateur de La Plagne

A l'origine de La Plagne, il y a un homme : le Docteur Pierre Borrione, résistant, médecin de la quasi totalité des familles du canton, maire d'Aime de 1959 à 1971, et président du syndicat intercommunal jusqu'en 1974. Pour Max Jannot, “son autorité morale, son dévouement, ses qualités humaines et la confiance qu'il inspirait” ont été décisifs dans la naissance de la station. Il a su convaincre les maires, fédérer les énergies et s'entourer des personnes les plus compétentes pour mener à bien son projet.

Gilbert Vivet-Gros explique que, du fait de la confiance que toute la population avait en lui, Pierre Borrione était au courant de beaucoup de choses, et notamment des activités du maquis : “c'était le docteur des résistants.” Le Docteur Borrione a d'ailleurs été arrêté, mais a réussi à s'échapper. Il s'est ensuite caché dans les alpages de La Plagne, dans les dolines, changeant régulièrement de “planque”. Entre autres méfaits, les autorités de Vichy et d'occupation lui reprochaient d'avoir fait évader de l'hôpital de Moutiers Marius Bérard, “le premier résistant blessé de Tarentaise, alors qu'il effectuait un sabotage à Centron.” Mais même caché Pierre Borrione continuait à soigner ses patients, le plus souvent la nuit.

Il n'y a pas un foyer où l'on puisse entendre une once de critique à son égard : pour Edmond Broche “c'était une personne extraordinaire”. Ceux qui ont lu Frison-Roche pourraient reconnaître sans peine le docteur Coutaz. Comme lui, il n'hésitait pas à monter d'Aime pour une consultation, quelque soit l'heure ou le temps, “par devoir professionnel d'abord, par amour de la montagne et de ses habitants ensuite”. Suzette Broche se souvient “qu'un jour il est venu à La Plagne, depuis Valezan. Il était une heure du matin. Il est monté à pied de La Roche, dans la neige !” Un médecin dévoué mais aussi audacieux, le premier en France à avoir “expérimenté les vaccins contre la polio des Laboratoires Mérieux”, en faisant vacciner toute la population de Bellentre et de Macot en 1953 et 1954.

Patrice Weiss, qui a participé à un grand nombre de réunions municipales sur le budget, se souvient d'un homme “d'une immense sagesse, qui connaissait les qualités et les travers de tout le monde, et notamment de ses adjoints. Il savait aplanir les conflits. Chaque année, lors de la discussion du budget, la subvention au curé était le clou de la soirée. Il laissait discuter son conseil. Et bien sûr, entre les laïcs sanguins et les grenouilles de bénitiers, c'était un moment de bravoure ! Une fois qu'ils s'étaient tout dit, Pierre Borrione trouvait un compromis.” De la même façon, mettant fin à des décennies de conflit, il avait réussi à trouver un terrain d'entente pour le partage de l'alpage du Bozelet entre les paysans d'Aime et ceux de Macot.

Pierre Borrione était également un homme d'une grande culture, il s'est beaucoup investi dans les recherches historiques concernant la région, mettant en valeur un passé souvent oublié. Il était membre de l'Académie de La Val d'Isère, fondateur de la Société d'Histoire et d'Archéologie d'Aime, et du musée archéologique qui porte aujourd'hui son nom.

Le Docteur Borrione est élu maire d'Aime en Mars 1959 : il n'a pas fait de campagne, il a été sollicité pour être maire”, se souvient Gilbert Vivet-Gros. Il déclare en Mai : “nous habitons une région privilégiée, agréable, où, semble-t-il, il fait bon vivre. Et pourtant la vie s'étiole. Notre bonheur n'est qu'apparent et la misère se cache dans nombre de nos villages. Nos communes se dépeuplent, nous allons tout doucement vers l'agonie. C'est avec la volonté chevillée au corps de sauver la vallée de la désertification, que le Docteur Borrione lance le projet fou d'une station de sports d'hiver. Son but est de créer suffisamment d'emplois pour assurer la survie des communes, en prévision du jour où toutes les industries cesseraient leurs activités. Max Jannot, ancien pharmacien, ami et successeur du Docteur Borrione à la mairie d'Aime se souvient : “les mines de charbon d'Aime qui employaient encore 80 personnes en 1959, avaient annoncé leur fermeture pour 1960. Et il se doutait que la mine de plomb ne durerait pas éternellement non plus. Je me rappelle très bien de ce qu'il voulait faire à La Plagne : 3.000 ou 4.000 lits et deux ou trois remontées...” Cette idée mûrit dans son esprit depuis plusieurs années, mais les réactions sont souvent hostiles. Comme ce dimanche de 1957, à Peisey-Nancroix : “on était quatre sur la terrasse du restaurant d'un ami, M. Collin, le maire, et on se disait qu'on pourrait faire la même chose que Courchevel...” Et M. Collin de démolir leurs ambitions en ces termes : “Mais vous êtes des couillons ! Vous verrez Courchevel dans quelques années ça va tout tomber à l'eau ! Et pourtant à l'époque on rêvait juste de créer 500 ou 600 emplois...”

Aujourd'hui, si on doit désigner l'homme qui est à l'origine de La Plagne, à l'évidence, Pierre Borrione est celui-ci.

 

 

La grande aventure

A peine élu, le Docteur Borrione met en œuvre son projet. Il rencontre Maurice Michaud, directeur de la Commission Interministérielle pour l'Aménagement de la Montagne, qui apporte aux communes le concours de l'état, dans le cadre du Plan Neige. Celui-ci lui demande de constituer un syndicat rassemblant toutes les communes concernées. Le premier objectif de Pierre Borrione est donc de rallier à son idée les maires de Macot, de Bellentre et de Longefoy, qui tous partagent ses inquiétudes sur l'avenir économique de la vallée.

Le Docteur Borrione envisage l'installation de la station, non pas sur la commune d'Aime, mais sur celle de Macot, sur le plateau de La Plagne à 1900 mètres d'altitude. Ce plateau offre comme avantages majeurs d'être entièrement communal et d'être proche de la Mine, à laquelle arrivent une route, le téléphone et l'électricité. Pour Maurice Michaud, la propriété des terrains est un critère fondamental. Il avait soutenu auparavant le projet porté par les maires de la vallée des Belleville : “là-bas les terrains étaient privés, et les propriétaires ont tout bloqué ” rappellent Gilbert Vivet-Gros et Max Jannot.

Mais l'accord de Macot était indispensable. Deux ans auparavant, alors que le projet était déjà en discussion dans la vallée, le maire de Macot, Pierre Marchandet, “un ancien combattant, menuisier de métier, qui avait toujours fait de l'élevage dit à un de ses amis : je suis obligé de partir, il m'est impossible de donner notre montagne pour faire la stationrapporte Michel Villien-Gros dans l'ouvrage d'Edmond Blanchoz. “Ce n'est pas vraiment ça. Ce n'est pas parce qu'il ne voulait pas de la station. C'était un grand copain de Borrione, mais il s'est senti dépassé et incapable de prendre des décisions. C'était un brave homme qui ne voulait contrarier personne, et il a senti que ça allait être la bagarre” corrige Raoul Bugny.

En Novembre 1957, Pierre Marchandet démissionne et Albert Perrière, son premier adjoint, qui dirigeait une petite entreprise de travaux public de 5 salariés, est élu maire de Macot. Albert Perrière “avait fait la campagne et le bois comme tout le monde, mais il a senti que cela allait fournir du travail” se souvient Raoul Bugny. Il a donc très vite soutenu le projet du Docteur qu'il respectait beaucoup. Pragmatique, il voyait où était l'intérêt de sa commune. Il était intelligent et faisait confiance à 100% au Docteur Borrione. C'est certainement cette confiance qui a été bénéfique à La Plagne.” Gilbert-Vivet Gros suggère au Docteur Borrione d'emmener tous les conseillers municipaux de Macot à Courchevel pour achever de les convaincre des bienfaits d'une station. “On a rencontré des paysans, des hôteliers ou encore le Président du Conseil général de la Savoie... D'ailleurs on a pris une cuite monumentale ! Quand on est rentré, certains se sont convertis à cette idée.” Albert Perrière a joué un grand rôle pour convaincre la population de sa commune : “à la maison c'était le bureau des pleurs ! Les gens défilaient pour se plaindre, mais il rassurait tout le monde confie Agnès Astier, sa fille. C'était un homme têtu, et même si pour certains il n'entendait que ce qu'il voulait entendre, il ne se serait pas arrêté au premier obstacle. “C'était un fou de boulot” pour Lulu Ougier.

Le Docteur Borrione demande à M. Chaigneau, chef forestier du canton d'Aime, de construire une maquette en contreplaqué des faces nord de Bellentre à Longefoy. Elle est utilisée pour une campagne de promotion dans les bistrots. Gilbert Vivet-Gros, qui était le bras droit du Docteur, en a vécu chaque étape : “on a tout entendu, par exemple que les vaches allaient crever en mangeant des stylos à bille ! On a tout entendu ! Il y avait beaucoup d'inquiétudes chez les paysans de Macot, car on allait utiliser leur terre pour faire skier des rigolos...” Le projet avait aussi des opposants à Aime, mais cela tenait davantage à des rivalités personnelles contre Borrione. Maurice Loyet, qui était alors maire de Longefoy se souvient des nombreuses réunions et des efforts qu'il a fallu déployer pour convaincre la population du canton “tout doucement, tout doucement, à force d'arguments, notamment grâce aux jeunes, mais ça a été dur !”

Tous les stratagèmes étaient bons pour connaître l'opinion des habitants de la vallée, comme le raconte Gilbert Vivet-Gros. “Les gens gardaient leur avis pour eux. A Macot, il y avait comme partout des lavoirs, où les femmes se retrouvaient. J'ai dit à mon épouse et à mes cousines d'écouter les conversations : quand elles rentraient, elles me disaient, celle-ci elle est d'accord, celle-ci elle dit ça... et je notais. Quand on se rencontrait avec le Docteur Borrione je lui faisais état des réactions des unes et des autres. C'était de l'espionnage !” Dans le courant de l'année 1960, le Docteur Borrione et Gilbert Vivet-Gros rencontrent le directeur des Mines de La Plagne qui souhaitait en savoir davantage sur le projet de station. A la fin de la soirée, il leur dit : “ce que vous faites est formidable, surtout ne dites à personne que je vous soutiens, mais continuez, car dans dix ans les mines de plomb argentifère seront fermées”. Les consignes données par la Peñarroya au site de La Plagne étaient de ne pas faciliter le projet de la station, si bien que, lors des visites du site organisées régulièrement, ordre avait été donné au cantinier de la Mine de ne pas leur servir de repas.

Le 21 Mars 1960, le Docteur Borrione organise une grande réunion d'information à Aime, le point d'orgue de la campagne de promotion menée depuis des mois. Pendant quatre heures et devant 700 personnes, le maire va développer son idée et préciser son projet. A l'issue de la réunion, est créé le Syndicat Intercommunal pour l'Étude et l'Aménagement de La Plagne rassemblant les quatre communes.

 


Le Progrès Savoyard du 14 Avril 1960 (cliquez pour lire l'article)

Archives d'André Martzolf. Merci à la Société d'Histoire et d'Archéologie d'Aime et Henri Béguin

 

Emile Allais, champion du monde de ski en 1937, avait été nommé auprès de Maurice Michaud, comme conseiller technique pour donner son avis sur les sites. Il vient à La Plagne en Avril 1960, accompagné entre autres du Docteur Borrione, de Gilbert Vivet-Gros, des ingénieurs des Ponts et Chaussées Vincent Cambau et Marcel Bétemps, d'Armand Regazzoni et de Delphin Blanc. La petite équipe survole La Plagne en hélicoptère, puis fait deux descentes : le Biolley et la Grande Rochette. “La Plagne a des possibilités extraordinaires, et sera la station la plus originale, avec un ensoleillement et un enneigement garantis” écrit Emile Allais dans son rapport. Le projet est lancé.

Le 1er Décembre 1960, le Conseil municipal de Macot “décide d'étudier l'équipement d'une station de sports d'hiver à La Plagne.” Le premier plan d'urbanisme global présenté par Michel Bezançon, jeune architecte urbaniste de 27 ans, prévoit la construction de 36.000 lits. “Lorsque Borrione a vu ça il a été effrayé. Tous ces lits, avec des routes qui venaient de partout, des dizaines de remontées mécaniques, c'était fou ! Alors il a pris mes plans, et il les a cachés. Il m'a demandé de ne faire qu'un petit plan d'aménagement du plateau de La Plagne et m'a dit, on verra le reste dans dix ans”. Jusqu'au milieu des années 1980, le développement de La Plagne s'est fait selon les plans de Michel Bezançon, qui a conçu neuf des onze stations, conformément à ce qu'il prévoyait dès 1962.

Le lancement des travaux est décidé le 14 Avril 1961 dans le chalet de Gilbert Vivet-Gros. Le premier défi est de construire une route viable, car on ne peut imaginer faire venir des touristes par la route de la Mine. Le budget de la commune de Macot est de 600.000 Francs, et le coût de la route estimé à 4 millions. “Pour faire la route de La Plagne, la commune de Macot ne pouvait pas emprunter, son budget ne le lui permettait pas. Le Syndicat Intercommunal est venu apporter sa caution à la commune. Mais il fallait pour cela que chaque maire fasse valider cet engagement par son Conseil municipal. Auguste Mudry, maire de Bellentre, et ancien député communiste de la Savoie a présenté cela un peu brutalement à son Conseil qui a refusé. Les élus ne voulaient pas servir de caution à une commune plus riche que Bellentre. Je me rappelle très bien d'avoir vu arriver Mudry, un jour de réunion à Aime. En allant vers Albert Perrière, il lui a dit : Albert ! Mes conseillers ont refusé de t'apporter la caution pour le prêt, mais je mettrais une hypothèque sur mes terrains et mes maisons”. La semaine suivante, après un nouveau vote, le Conseil municipal de Bellentre donne enfin son accord. Au delà des tensions qui persistaient entre les habitants des communes, les quatre maires étaient liés par une solidarité indéfectible.

L'entreprise de transports Bérard est l'une des premières à s'engager dans le chantier de la station. Pour Edmond Broche, ils ont “fait merveille” pour le transport des matériaux par l'ancienne route. L'entreprise possède alors trois Latil, des engins lourds, les seuls capables de monter les tonnes de matériaux jusqu'à La Plagne.

Après la validation préfectorale, les travaux de la route peuvent commencer en Mai. Ils vont durer huit mois, huit mois d'un travail acharné jour et nuit, car “des projecteurs avaient été mis en place tout le long”. Si le tracé de la route est achevé en Décembre 1961, elle n'est revêtue que dans sa partie basse. C'est une entreprise marseillaise qui a été chargée des travaux des premiers bâtiments et des deux-tiers de la route : l'Entreprise Moderne de Bâtiments et Travaux Publics. “Ils étaient maçons, mais savaient moins bien maçonner que moi qui était chauffeur !” se souvient Lulu Ougier.

Étranglée de dettes, l'entreprise doit cesser son activité à l'automne. La “faillite de la Moderne a été terrible pour nous. On frôlait les murs. Tous ceux qui avaient été contre La Plagne ne se gênaient pas ! Et puis M. Michaud a réuni les grandes entreprises de Savoie, Ratel, Oliva, Pegaz & Pugeat...” Maurice Michaud, qui investissait beaucoup d'énergie pour La Plagne depuis les débuts, met les entreprises savoyardes devant leurs responsabilités, les accusant à demi-mot de n'avoir guère soutenu la Moderne et les menaçant d'interférer à l'avenir pour les priver des juteux contrats de l'État. Pour relancer la station, il s'appuie sur une banque professionnelle, le Comptoir Central du Matériel d'Entreprise (CCME). En Octobre 1961, son directeur-général, Robert Legoux vient visiter La Plagne, en tombe amoureux, et décide de s'engager pleinement dans l'aventure. Au lieu de liquider la faillite de la Moderne et de vendre son matériel pour récupérer sa mise, il assure l'échéance de toutes les dettes et relance les chantiers. Son intervention est décisive : il constitue une société anonyme, la Société d'Aménagement de La Plagne (SAP) et sauve la station d'une liquidation avant même son ouverture. “La Plagne a pu continuer grâce à la rencontre de Pierre Borrione et de Robert Legoux. Legoux a été pour La Plagne une sorte de mécène. Il a été l'aménageur, mais n'avait aucune volonté de s'enrichir, et il a porté à bout de bras tout le développement de La Plagne” rappelle Edmond Blanchoz. “Finalement c'étaient deux grands rêveurs” ajoute Gilbert Vivet-Gros.

 

 

Chronique de la station au Bonnet rouge

22 décembre 1961
Pour l'ouverture officielle de la station, il n'a pas été prévu d'inauguration, le Docteur Borrione prononce seulement un discours en mairie de Macot.

A l'extrémité Ouest du plateau de La Plagne, au pied du Biolley, le long du ruisseau de la Lovatière ont été construits quatre bâtiments. Le premier est une simple grange destinée à la fabrication des maçonneries des autres bâtiments : deux hôtels, les Mélèzes et le Christina, dont les fondations ont été faites à la mi-Aout et les Isbas, d'abord destinés au logement des ouvriers. Deux remontées mécaniques sont ouvertes aux skieurs : le téléski du Biolley, qui les mène à 2350 mètres d'altitude et le petit téléski de la Lovatière.

Pour Michel Bezançon, La Plagne a démarré dans “des conditions impensables ! La route n'était pas finie, qu'on ouvrait à peine les premiers hôtels. Ils n'avaient pas même obtenu de permis de construire.” Dans le film d'Alain Gonay, Paul Burnet, à qui on a confié les Mélèzes, se souvient : “c'était encore en chantier, il a fallu parer au plus pressé, et déballer la vaisselle aidés par les clients !”

Les premiers commerces auraient dû s'installer dans un bâtiment spécifique, dont la faillite de la Moderne a retardé la construction. Ils s'installent donc dans la grange à moellons, tout juste débarrassée de la poussière de ciment. Serge Gostoli installe son magasin Serge Ski, et les époux Lauvergniat, propriétaires de l'hôtel des Alpes à Aime ouvrent un bistrot. Michèle Lauvergniat, leur fille, qui a fait la première saison à La Plagne raconte : “Michel Bezançon disait à mes parents : il faut ouvrir quelque chose à La Plagne, il y a des gens qui arrivent le week-end, il n'y a absolument rien. On est monté après Noël, et on a ouvert le bar dans le local où ils faisaient les moellons. A Pâques il y a eu du monde, les Isbas avaient été loués à de jeunes étudiants. Dans la grange, il y avait un endroit bien lisse où l'on dansait. Le dimanche, on préparait des repas, on montait le pain et on faisait des sandwiches. Le soir, les gens de l'hôtel venaient, ils consommaient et ils dansaient eux-aussi”. Et pourtant nous sommes à 2000 mètres d'altitude, dans une grange en parpaings ouverte aux courants d'airs...

 

Le premier logo de La Plagne : calque original conservé dans les archives d'André Martzolf et logo imprimé

 

1962
A la fin du mois d'Avril, après un violent épisode de pluies torrentielles, la route s'affaisse à La Roche. Il faut rouler dans 60 cm de boue : “plus personne ne pouvait bouger”. Alors, la décision est prise d'évacuer la station, qui était restée ouverte pour Pâques. L'entreprise Bérard met à disposition ses Latil et ses chauffeurs, dont Lulu Ougier : “j'avais 7 ou 8 voitures accrochées derrière ! Je transportais aussi, Siméon, le directeur des Ponts et Chaussées, et Burnet... et ils s'engueulaient !” Tout se termine pour le mieux, et le 4 Mai 1962, le Dauphiné Libéré titre : “Opération Plagne réussie”. Jean Plouton, le correspondant du journal, fait le bilan de la première saison : “avec les vacances de Pâques, la nouvelle station bénéficiant d'un enneigement remarquable, connut une affluence record. Hôtels et chalets étaient combles, mais, comme le disait un hivernant : La Plagne est une station magnifique, le tout est d'y accéder !”

Pour Michel Bezançon, l'été 1962 est celui de “la remise en ordre”. La route est enfin goudronnée dans sa totalité. Pour Edmond et Suzette Broche “cette route a changé la vie. C'était le paradis !”. Mais elle n'a pas que des effets positifs, car elle met progressivement fin au ravitaillement collectif par le câble, rompant les anciennes solidarités. “Tout a changé, car les gens ont acheté des voitures” et se sont individualisés davantage.

A La Plagne, des travaux de terrassements colossaux sont engagés pour aplanir le plateau, canaliser et combler le lit du ruisseau de la Lovatière. Le paysage est transformé. On supprime le petit téléski de la Lovatière et on construit le premier bâtiment commercial de la station pour prendre le relais de la grange aux moellons : la Maison de La Plagne, où l'on trouve aujourd'hui le restaurant “le Chaudron” et le tabac-presse.

Les parents de Michèle Lauvergniat n'y reprennent pas de commerce : “en 1962/1963, nous n'avons pas eu l'autorisation de remonter. Papa [Roger Lauvergniat] avait fait des plans avec Bezançon pour faire un restaurant à l'entrée de La Plagne. Il voulait faire garage, restaurant et bar. Tous les plans étaient faits et en janvier 1964, mon père s'est tué en voiture”.

D'autres commerçants montent à La Plagne et s'installent dans ce nouveau bâtiment. Parmi eux Jacques Paviet, dont la fille Laurette a revendu sa fromagerie de Plagne Centre en 2009. “Mon père a ouvert une alimentation. Il était fromager de métier. Nous n'étions ni Macotais, ni Aimerains, nous venions de Centron. Quand mes parents s'étaient installés à Macot en 1960, cela avait déjà fait scandale !” Alors, monter à La Plagne...! “Dans la Maison de La Plagne, à côté de nous il y avait Serge Ski. Au-dessus il y avait le bar de Lucette Botto, l'école de ski de Pierre Leroux, le petit local de la Banque Populaire tenu par Kiki [Jean] Ratel, un bureau de vente et de promotion de La Plagne” et l'Office du tourisme. La SAP a aussi installé ses bureaux et son magasin de vêtements de sports. La Maison de La Plagne est finalement un lieu à tout faire, où l'on projette même des films !

En Décembre 1962 s'ouvre la deuxième saison. Les skieurs ont alors à leur disposition deux nouvelles remontées : les téléskis du Z et le Télé-École.

Gilbert Vivet-Gros devient président - bénévole - du Club des Sports de La Plagne. “Nous voulions intégrer la jeunesse de la vallée et les faire venir skier à La Plagne. On a par exemple financé les cars qui montaient les gamins de Macot et d'Aime...” C'est une des grandes réussites du Club que d'avoir établi un lien entre les habitants de la vallée et la nouvelle station grâce aux enfants “que l'on réquisitionnaient pour damer les pistes lors des compétitions” comme le Grand Prix annuel. Avec Max Jannot, Paul Bellemin, ancien instituteur, Ginette Crétier et l'entraîneur Tom Mongellaz, Gilbert Vivet-Gros fait du club la vitrine sportive de la jeune station. Portant un pull-over bleu marine strié d'une bande jaune, ils sont “chargés de toute l'animation de La Plagne, car il n'y avait absolument rien. Pendant des années, le club s'est occupé de tout : du stade de slalom, du kilomètre lancé, de la piste de vitesse, jusqu'à ce que nous en ayons un peu marre ! Alors on a passé le relais aux propriétaires.” Ils sont nombreux à avoir apporté leur contribution au Club : Bernard Murzilli au chronomètre, Michel Albertone au micro de toutes les animations sportives... Ils sont une vingtaine en 1970.

Pour Patrice Weiss, qui a été directeur de l'Office du tourisme, “tout le monde considérait que le Club des sports était au service de la station, et chaque année au mois de Juin, il organisait un séminaire de quelques jours” au cours duquel était défini l'ensemble de l'animation de la saison suivante. Et Gilbert Vivet-Gros d'assurer “qu'on ne revenait pas sur ce programme, et que tout ce qui avait été arrêté était appliqué à la lettre.” Dans “La Plagne de A à Z”, l'auteur écrit au sujet du Club des Sports : “avant La Plagne il n'y avait rien, alors il fallut tout créer. Il y a d'abord l'animation de jour, qui donne vie aux pistes et aux installations sportives. C'est, ici, le travail du Club des Sports de La Plagne qui, été comme hiver, réalise, je le reconnais volontiers, des tours de force. On vient même de partout pour copier. Qui aime le sport, les activités physiques, ne s'ennuiera jamais à La Plagne.” Et il faudrait être exigeant ! Toutes les activités de ski, patinage, natation, curling, snow-kart, luge, ping-pong, tennis, pétanque, été et hiver, tout est prévu.

L'animation est assurée, mais qui se charge de la promotion de la station ? Jusque dans les années 1970, l'essentiel du budget publicitaire est investi dans la commercialisation immobilière. La Plagne se vend peu pour elle-même, cela viendra plus tard. On est surpris de la complexité de l'organisation de la station et de l'enchevêtrement des responsabilités. Patrice Weiss a dirigé l'Office du tourisme, une association loi 1901, à laquelle cotisaient les communes, le promoteur, les syndicats de propriétaires, qui avaient tous des “intérêts divergents”. Du coup la mission de promotion de l'Office était assez réduite. “La Maison du Tourisme était une émanation de la Société d'Aménagement et de la Société Immobilière. Ils avaient, eux, des commerciaux, qui parlaient de La Plagne beaucoup mieux que nous pouvions le faire. L'Office se chargeait de l'accueil, assuré par les hôtesses, de la publication chaque semaine du Bonnet de La Plagne, dont Claude Bandiéri assurait la rédaction, de la réception de journalistes ou d'agents de voyages, et enfin de l'édition du dépliant. Une sombre histoire que ce dépliant ! Beaucoup de gens avaient intérêt à y figurer, et ne cotisaient pas toujours directement à l'Office du tourisme, comme certains hôteliers. La SAP payait beaucoup et souhaitait être en bonne position... Trois ou quatre fois par an, on essayait de rassembler tous les acteurs de la station pour discuter. On avait l'impression que les problèmes étaient réglés, mais en fait rien n'était réglé ! La Plagne n'avait pas de patron pour son tourisme. Nous avions une mobylette, alors qu'ils nous auraient fallu une Porsche !”

 

Plagne Centre en 1963

 

1963
Pour La Plagne la deuxième saison commence sous les meilleurs auspices. Toutes les stations de Savoie accusent un grave déficit d'enneigement... sauf La Plagne. En 1960, Emile Allais avait noté dans son rapport combien le cirque montagneux qui protégeait La Plagne des vents dominants orientés au Sud-Ouest était favorable à la conservation de la neige. C'est donc pour la jeune station, en manque de notoriété la première occasion de se faire connaître.

Un épisode extraordinaire, que Jean Plouton relate dans le Dauphiné Libéré, se déroule au début de l'année. “Lundi 14 Janvier 1963, il est 8h40, il fait -20°, l'air est d'une pureté exceptionnelle, le soleil envahit peu à peu le cirque de montagnes. Un vrombissement déchire l'air, un Piper aux couleurs vives survole la station, prend le vent et se pose sans heurt, soulevant un fin nuage de poudreuse. La piste d'atterrissage : Pierre Leroux, directeur sportif, les dameurs et pisteurs de la station, l'ont préparée et balisée. Les pilotes Merloz et Ziegler (qui a créé Air-Alpes en 1961) descendent. Ils sont partis de Courchevel huit minutes plus tôt, profitant des conditions atmosphériques particulièrement favorables. Emile Allais a tenu à y assister, il se pose lui aussi sur les flancs du Biolley à dix heures.”

La saison est excellente pour La Plagne grâce à cet afflux de touristes à la recherche d'une neige qui fait tant défaut ailleurs ! Pendant deux ans, l'altiport se situe sur le replat du Biolley (là où est construit Aime-la Plagne). Puis La Plagne ouvre l'altiport du Dou du Praz (300 mètres de long, 25 mètres de large et 14 % de pente moyenne), sur lequel viennent se poser les Pilatus de la compagnie pouvant transporter 7 passagers. Grâce à son altiport La Plagne intègre le réseau Air Alpes et bénéficie d'une liaison quotidienne avec Genève via Courchevel en 1965, puis Lyon, Nice et Paris ensuite. Mais il n'y aura jamais de route d'accès vers la piste, ce qui réduit sérieusement les possibilités de développement de l'altiport de La Plagne...

Malgré tout, la croissance de la jeune station n'est guère conforme aux prévisions. Tous s'attendaient à ce que les investisseurs se bousculent, mais il n'en est rien. La SAP doit les suppléer, en créant la Société Immobilière de La Plagne (SIP), qui achète des terrains à lotir à la Mairie de Macot. Une exception notable, la célèbre Monique Loo, qui achète une parcelle pour construire un hôtel de prestige : l'Orée des Pistes. A l'été 1963, on construit trois autres bâtiments : le Shangrila, le Jannu, le Makalu, ainsi que deux nouvelles remontées : le petit téléski du Cabri, en parallèle du Z, et le téléski des Aollets, qui mène les skieurs à 2300 mètres, à l'est, au pied de la Grande Rochette. En Décembre, La Plagne totalise déjà 750 lits pour sa troisième saison.

C'est cette année là que Michel Frybourg et son épouse découvrent la station, grâce à leur ami Vincent Cambaud. “On découvre une station familiale, idéale pour les enfants. Mais nous voulions venir aussi l'été. J'en ai donc parlé à la Société d'Aménagement qui m'a répondu que c'était à mes risques et périls, car ils concevaient La Plagne seulement comme une station de sports d'hiver.” “Nous venions dès fin Juin, et nous trouvions les fleurs : des champs de pensées, de violettes, à l'emplacement du France !” “Les premières saisons d'été nous nous retrouvions à peine à 7 ou 8 familles. Evidement il y avait les chantiers, mais on pouvait s'éloigner assez vite des nuisances.” Finalement, La Plagne est commercialisée comme une station d'été dès 1966. Et le tennis s'impose rapidement comme le sport roi. On comptera jusqu'à une trentaine de courts, financés par le Club des Sports. “Un vrai engouement ! Il fallait aller à l'Office du tourisme pour réserver, souvent dès 8h du matin, pour jouer l'après-midi ! Et il est arrivé qu'on ne puisse pas jouer...!”

Michel Frybourg est un ancien polytechnicien. En raison de l'étonnante proportion d'anciens X parmi les premiers acheteurs (plus de la moitié), La Plagne sera surnommée “Polytechnique-sur-Neige”. Si leur rôle fait débat (on les accuse notamment d'avoir quelque peu verrouillé la station), ils ont largement contribué à faire connaître La Plagne à Paris...

En juin 1963, Hélène et Mario Talenti arrivent à La Plagne : “les entreprises qui construisaient la station sont venues me chercher pour tenir la cantine des chantiers, à l'Isba”. Hélène raconte cette journée : “on lui téléphone et on lui dit : demain il faut monter pour faire à manger pour les ouvriers à 12h. Avec sa 203, Mario a fait le tour des commerçants d'Aime”. Au départ, il n'y a qu'une quarantaine de bouches à nourrir, mais “on en a eu jusqu'à 300, en trois services ! On servait une cuisine familiale”...mais pour famille très nombreuse ! L'été, ils servaient les maçons, l'hiver les peintres... Michel Bezançon, son équipe et les chefs de chantier mangeaient toujours à la cantine : “Bezançon débarrassait la table, mettait la nappe en papier... Ils étaient serrés comme des sardines, mais ils venaient !” C'était un feu roulant, midi et soir : “on était bousculé comme c'est pas possible ! On commençait à servir à midi, les ouvriers n'avaient qu'une heure, donc il fallait aller vite. Ensuite il fallait débarrasser les tables (un chantier !), faire la vaisselle, balayer et remettre les couverts pour le soir.” La journée se terminait souvent tard... très tard. “Les ouvriers venaient à n'importe quelle heure nous demander du vin chaud ou un casse croute.” Mario se souvient être allé porter, à la demande de Michel Bezançon, “une marmite de vin chaud aux ouvriers qui coulaient une dalle à minuit passé.”

 

Le second logo de La Plagne : dessin original et calque colorisé conservés dans les archives d'André Martzolf

 

1964
Au printemps commencent les travaux de la première galerie commerciale à double étage entre l'Orée des Pistes et le Jannu. Dix-sept boutiques y prennent place, dont “Serge ski”, la librairie de Lucette Botto et l'agence bancaire de Jean Ratel, qui quittent la Maison de La Plagne, mais aussi, la pharmacie des époux Jannot, un fleuriste et même une boutique de dégustation de fruits de mer. Messieurs Duchosal, Prévost et Montmayeur ouvrent une “Alimentation générale” : avec boucherie, boulangerie, quincaillerie et droguerie. René Montmayeur est l'un des seuls commerçants Macotais à avoir pris le risque de monter à La Plagne. Avec Marius Bérard, qui a engagé pleinement, dès le départ, son entreprise de transport, ils sont finalement bien peu à avoir cru à La Plagne au point d'y investir.

Jacques Paviet ouvre une crèmerie dans “le souk”, en sous-sol de la galerie : “on avait un bar et une épicerie, juste à côté de Jean Robino qui avait son magasin d'électroménager.” Selon, le plan de la galerie commerciale, l'espace entre les commerces servait de chapelle provisoire. Laurette s'en souvient très bien car “le bar servait de confessionnal ! Les clients attendaient au comptoir, et l'Abbé Veyrat les confessait dans la cuisine !” Une installation en somme très... provisoire ! Mais l'Abbé Veyrat officiait le plus souvent en plein air, jusqu'à ce que La Plagne construise une véritable chapelle. On pourrait en raconter sur cet Abbé Veyrat ! Pour Edmond Broche “c'était une force de la nature ! Il avait les mains trois fois les miennes... et quand il vous tapait sur l'épaule...! C'était vraiment un bon vivant, qui commençait toujours par mettre la bouteille de rouge sur la table !”

Troisième saison pour La Plagne. On imagine à tort une station prise d'assaut par les skieurs. Laurette Paviet montait avec sa mère pour aider à la crèmerie et pour faire du ski “le week-end et pendant les vacances. Il y avait très peu de monde. Et entre commerçants, c'était la fête du matin au soir... Une petite famille... Je me rappelle surtout de mon père et du curé, picolant toute la journée !” Et les clients dans tout ça ? “Mais il n'y en avait pas ! Mon père ne faisait que 10 ou 15 francs dans la journée !” Précisons qu'à cette époque, la baguette de pain coûtait 1,45 francs...

Et pourtant La Plagne grandit, on construit également six nouveaux bâtiments : l'hôtel Graciosa, le Serro Torre, la Cordillère, le Jannu, le Mustag, le Nanda Devi I, et deux remontées mécaniques : un second téléski du Biolley et le téléski du Baby pour les plus petits.

André Martzolf prend la direction du Service des pistes, créé la saison précédente. “Il nous fallait un chef de pistes. Emile Allais était rentré à la SAP et il m'a dit : moi j'en connais un à Courchevel, mais je quitte déjà Courchevel pour venir à La Plagne, je ne pas le faire venir !” se souvient Gilbert Vivet-Gros qui lui demande aussitôt le nom auquel il pense. “André Martzolf ? Mais c'est un de mes grands copains ! J'ai dit à André : on cherche un responsable de pistes à La Plagne. Tu ne peux pas monter un jour de réunion ? Et il s'est présenté. M. Legoux se tourne vers lui et dit : vous avez tout entendu, vous avez vu comment on travaille. Autour d'une table, on se dit tout ! Vous avez votre valise ? Vous commencez demain matin !”

Pour Laurette Paviet “André Martzolf était un homme extraordinaire, un des plus intègres de La Plagne” et pour Sophie Murzilli “quelqu'un qui agissait beaucoup, mais avec retenue et après mûre réflexion.” Un homme aux idées bien arrêtées et parfois à contre-courant. Par exemple ses pisteurs n'ont eu de motoneiges qu'assez tardivement, Martzolf préférant les chenillettes... Interrogé par FR3 en 1978 au sujet de la prévention des avalanches, il acceptait volontiers de se voir comparé à un marin luttant contre la tempête. Pour Joel Favre, il était bien ce capitaine, ce chef de la sécurité du domaine, “sillonnant sans cesse la station avec sa radio”. André Martzolf a eu une action décisive pour la protection de l'environnement à La Plagne, plaidant, par exemple, très rapidement pour le réengazonnement des pistes.

Autour de lui, huit pisteurs, parmi lesquels Armand Bérard : “On était pisteurs, mais on n'avait pas d'uniforme. On avait des rouleaux pour damer les pistes. Dangereux cette histoire ! C'était lourd, en bois... Il fallait que le rouleau tasse la neige, mais nous, on allait vite, comme des imbéciles ! Le rouleau faisait des bonds, et ça damait rien du tout !” Suivant l'exemple des stations nord-américaines, on commence à mécaniser le damage des pistes. Le Kristy, acheté l'année précédente et confié à Bernard Murzilli n'est guère performant. Une nouvelle machine, le Snow-Cat, qui l'est davantage, ne dispense pas les pisteurs du damage manuel. L'année suivante, la SAP fera l'acquisition d'un engin révolutionnaire, le Ratrack S.

 

1965
Deux chantiers majeurs marquent l'année 1965 : celui de la télécabine de la Grande Rochette et celui de l'immeuble Everest, la première tour de La Plagne.

Les travaux de la télécabine de la Grande Rochette commencent en Janvier 1965 par le percement d'une route entre le Col de Forcle et le sommet de la Grande Rochette, opération qui dure quatre semaines (c'est aujourd'hui la piste bleue Petite Rochette). Ambition incroyable, puisque la jeune Société d'Aménagement de La Plagne investit quatre années de chiffre d'affaires dans la construction de cette télécabine. Le marché a été signé en Février 1964, mais les études géologiques préalables ont été plus longues que prévues. “La Grande Rochette est une montagne de gypse. Lorsqu'on a fait le projet, on a fait venir un géologue, professeur à l'École polytechnique. Il nous a dit : non, cette montagne va disparaître ! On ne peut pas construire...! Heureusement quelqu'un a eu l'idée de lui poser la question : mais dans combien de temps ? Et il a répondu : dans 15 000 ans ! se rappelle Michel Bezançon en riant. On a effectivement dû faire des fondations qui descendent à 25 mètres et prendre des précautions d'étanchéité au niveau de la gare pour éviter que l'eau ne s'infiltre”

On installe au sommet une base-vie composée de quatre chalets (dortoirs et cantine) et un câble pour permettre le ravitaillement, l'alimentation en électricité et la communication par téléphone. Armand Bérard, qui a participé aux travaux se souvient : “Il y avait des bungalows dans lesquels on restait plusieurs jours.” Edmond Broche a travaillé au chantier pendant ses congés : “je montais l'eau, dans un Latil, 5 fois par jour. C'était mes vacances !” Lulu Ougier se rappelle quant à lui avoir monté “pour l'entreprise Bérard tout le matériel, et notamment la charpente de 15 mètres de long, fixée sur deux tracteurs.Les fondations des pylônes sont achevées en Mai, il a fallu forer jusqu'à 40 mètres de profondeur pour le dernier pylône. “On descendait les gars dans une benne fixée à une petite grue pour qu'ils aillent travailler au fond, sans aucune sécurité !” Malgré ces conditions de travail précaires, il n'y a eu aucun blessé parmi les ouvriers.

Le montage du mécanisme de la gare d'arrivée ne se déroule qu'en Novembre et Décembre dans des conditions très difficiles, à cause des courants d'air glacials à -15°. Pour accéder aux chalets, enfouis sous trois mètres de neige, on avait dû creuser des galeries. Et malgré cela, l'objectif de tous était de livrer la télécabine à la date prévue. Le 23 Décembre 1965, la télécabine de la Grande Rochette est ouverte au public et La Plagne entre ainsi dans le cercle très fermé des stations modernes. Les frêles cabines en aluminium dessinées par Pierre Guariche, sont l'objet de toutes les attentions. C'est pour le designer parisien, la première d'une série de créations pour la jeune station.

La construction de l'Everest, une tour de 14 étages, débute courant Janvier, sous une bulle de 20 par 40 mètres, où la température était celle d'un mois de Juin. Raoul Bugny a participé au chantier : “C'est une histoire loufoque ! Au mois de Décembre ils ont installé la bulle une fois le terrassement fait. C'était une grosse bâche tenue par de l'air pulsé grâce à deux ventilateurs. Il a d'abord fallu plus d'un mois pour faire fondre la neige qui avait été emprisonnée dessous. On avait installé une centrale à béton à l'intérieur. Même les camions rentraient...” Les travaux de gros-oeuvre durent quatre mois (un niveau tous les quatre jours) et l'Everest est livré en Janvier 1966. Sept autres immeubles sont construits à l'été 1965 : La Taïga, Le Sierra Nevada, Le Kilimandjaro, Le Nanda Devi II, Le Fitz Roy, L'Aconcagua et enfin Le Pelvoux (où se situe la Gare de la Grande Rochette).

Pour la nouvelle saison, La Plagne intègre à son plan des pistes le nouveau classement en quatre couleurs : noire pour les plus difficiles, rouge, puis bleue et enfin verte pour les pistes les plus faciles. L'année précédente il y en avait cinq : noire, rouge, jaune, verte et bleue.

 

La télécabine de la Grande Rochette en 1968

 

1966
Le 20 Février, La Plagne accueille Guy Lux et son émission Interneiges. C'est une occasion unique de se faire connaître de millions de téléspectateurs Européens. La Plagne décide de changer de logo et fait appel à l'agence Havas. Mathieu Diesse place d'abord le logo existant dans une paire de lunettes. Ce n'est qu'ensuite qu'il ajoute le bonnet rouge vif. Dès le début de l'année, le nouveau logo est affiché sur la façade du Jannu. Le jour de l'émission, La Plagne a fait distribuer des centaines de bonnets rouges au public. Tout est fait pour que ce nouveau symbole marque les téléspectateurs. La Plagne sera désormais surnommée “la station au Bonnet rouge”.

Six nouveaux immeubles sont encore construits pendant l'été : Le Vercors, Le Sikkim, L'Annapurna, La Meije, Les Ecrins et Le Mont Blanc. La seconde tour de La Plagne, plus haute encore que l'Everest, qui est construite en quatre mois du 1er Juin à fin Septembre, à un rythme plus rapide encore, grâce à l'expérience acquise par les ouvriers.

La SAP construit le premier télésiège de la station, le Boulevard, un deux-places bien sûr. Il est présenté en ces termes dans le plan des pistes : “Sur une idée d'Emile Allais, Administrateur, cet appareil à deux vitesses permet une initiation rapide du débutant. Il est le premier de ce genre en France”.

 

1967
La Plagne avait innové en proposant aux skieurs de skier en aval de la station. En partant du Biolley par les pistes Farandole et Emile Allais, ou du sommet des Aollets par la piste du Vallon des Ours, on pouvait descendre jusqu'à La Roche, d'où on remontait à La Plagne par navette. En 1967, la SAP construit le téléski des Bouclets, et en 1969 celui des Charmettes.

La Plagne offre à sa clientèle un accueil soigné et des services originaux. La lecture des anciennes brochures nous apprend qu'il existait dès 1963 un service “Maîtresses de maison à votre disposition pour faire votre ménage, laver votre vaisselle, et vous faciliter vos vacances” et qu'en 1969, la Maison de la presse restait ouverte jusqu'à minuit. “Quand vous montiez dans le car à la gare, il y avait quelqu'un qui vous offrait un café, un croissant. Ca n'a pas duré longtemps ! Quand on a vu que ça coûtait cher, on a arrêté !” se souvient Michel Bezançon. Chez ceux qui l'ont vécu, on sent une certaine nostalgie de cette grande époque haute-gamme de La Plagne, par exemple lorsque les hôtesses de l'Office de Tourisme était habillées par Courrèges ou Bess' Art Paris... La Plagne s'est ensuite agrandie, et cherchant à attirer davantage de clients, elle a été obligée d'élargir le spectre de sa clientèle...

A l'été 1967, les travaux de l'hôtel Le France commencent, pour une livraison prévue à Noël 1968. Un projet gigantesque de 80 chambres et 215 appartements, de la Compagnie Générale Transatlantique (d'où le nom de France), présenté en ces termes dans la plaquette de promotion éditée en 1967 : “Au France de La Plagne vous passerez les plus heureuses vacances de votre vie. Le France est le dernier né, le plus grand, le plus moderne des immeubles de La Plagne. Il comportera ses restaurants, ses bars, ses salons, son night-club, ses boutiques et ses traiteurs.” En fait, l'opération tournera vite au fiasco et la Transat cédera finalement le bâtiment à la SAP.

 

Aime-La Plagne en 1971

 

1968
Après Interneiges, La Plagne continue à faire parler d'elle avec le tournage d'un épisode des Chevaliers du Ciel, au début de l'année 1968, qui sera diffusé en Janvier 1970. C'est un formidable témoignage de ce qu'était La Plagne à l'époque, et on reconnaîtra au détour d'un commerce, certains des acteurs évoqués plus haut (l'épisode peut être visionné sur le site de l'INA). La renommée de La Plagne grandit aussi avec l'organisation du premier festival de musique en haute-montagne, du 13 au 20 Avril. Un pari risqué qui connaît un succès mitigé.

Mai 1968. Raoul Bugny se souvient bien des grandes grèves : “à l'époque on travaillait à la 2e tranche du France. Il y a eu de sérieux problèmes. Pas là-haut, où on gagnait bien notre vie. On faisait des heures, 10-12 par jour, 6 jours par semaine, et on gagnait beaucoup plus que dans la vallée” Mais le chantier rencontre des problèmes d'approvisionnement en matériaux : “ils faisaient venir le ciment d'Italie, un peu en fraude car il y avait des barrages. On a même dû arrêter pendant quelques jours...”

A la fin de l'été commencent les travaux de la deuxième station de La Plagne : Aime-La Plagne. Depuis 1966, le projet a été surnommé “le Paquebot des neiges”, surnom que revendique Michel Bezançon, son créateur.

“Aime-La Plagne a été construite sur un plateau pour lequel les analyses géologiques ont mis en évidence un terrain gypseux qui risquait de s'effondrer à terme. Il ne restait qu'une zone de 220 mètres de long et de 50 mètres de large pour bâtir. Or, comme la commune, pour toucher des subventions pour la route, devait avoir au minimum 2000 lits, l'équation était simple : il fallait faire un ensemble monolithique. En plus Borrione avait souligné que c'était un endroit où il faisait très mauvais, sujet aux tempêtes, avec des congères... Il fallait construire quelque chose d'abrité. C'est le site qui commande l'architecture.

Tout ceci nous a amené à faire un univers proche de l'Unité d'habitation de Marseille de Le Corbusier, avec une coursive horizontale, des galeries marchandes, sur lesquelles débouchent escaliers et ascenseurs. C'est un univers clos, qui, je vous l'assure, pendant les tempêtes est très agréable à habiter, d'autant plus qu'on l'a relié à La Plagne par un téléphérique. Bien sûr ce n'est pas le chalet ! Mais c'est mieux qu'un immeuble, parce que c'est un village. Si le mot Paquebot des neiges est venu, c'était pour évoquer la croisière, dans la tourmente, dans la montagne. Navire, paquebot, tout tournait autour de cette notion de croisière dans la neige. On lui avait donné cette forme pour que les appartements de copropriété (la moitié à l'époque), qui sont situés sur les angles, aient des terrasses.

Qui a été le personnage courageux dans cette aventure ? C'est le promoteur. Parce que moi je réalisais un rêve, qui avait plusieurs formes. La première, en 1964, était un mille-pattes qui se baladait dans la montagne, avec des pilotis triangulaires. Une fois qu'on commençait la construction, il fallait la terminer, sans savoir si ce type d'habitat aurait du succès... Aime-La Plagne se voit de très loin, de Bourg Saint-Maurice, et l'idée était qu'on ne la remarque pas de jour. Ce pourrait être une falaise ou quelque chose comme ça.

Entre l'été 1968 et la fin 1969, le bâtiment a été construit en un temps record, à raison de six studios par jour. Pour Raoul Bugny, qui était alors chef de chantier chez Pégaz et Pugeat : “c'est l'un des meilleurs chantiers qu'ait fait l'entreprise.” Là encore, le temps de travail n'était pas compté, et on travaillait parfois même certains dimanches matin, lorsqu'il fallait terminer les opérations de la veille. “En 2000, Pegaz et Pugeat avait encore ce bâtiment comme référence pour leurs cadences. Ce chantier a été un laboratoire. Toutes les opérations étaient chronométrées : tant de temps pour couler un mètre cube de béton...”

Aujourd'hui, Michel Bezançon avoue tristement : autour du Paquebot il était interdit de construire. J'avais tenu le coup pour qu'on ne fasse rien, mais quand je suis parti en 1986, les maires se sont dit : le chat est parti, les souris dansent et on a commencé à faire ces horreurs... On a détruit la qualité du produit. Si Aime-La Plagne est un Paquebot, il y a un certain nombre d'épaves qui se sont échouées autour ! Aime-La Plagne n'a pas été entretenue comme il l'aurait fallu. La galerie marchande, une architecture ultra-moderne, que Pierre Guariche avait dessinée d'un bout à l'autre s'est détériorée d'une façon hallucinante... Elle avait été présentée plusieurs fois dans la revue l'Oeil comme un chef d'oeuvre, c'était tout un monde qui n'est pas du tout celui qui existe à l'heure actuelle.”

A La Plagne, sur le stade de slalom, on coupe un mélèze qui avait été jusque là sauvegardé. Sophie Murzilli se souvient : “il y avait un arbre au milieu du stade. Pendant des années il n'a pas fallu le couper. On le contournait pour tracer les slaloms. Martzolf ne voulait pas qu'on le coupe !”

 

1969
Qui sont les salariés qui travaillent à La Plagne ? La réponse est donnée par une enquête menée à l'initiative de Patrice Weiss pendant l'hiver 1969/1970. Au total, La Plagne fournit 680 emplois, on rappelle que l'objectif du Docteur Borrione était d'en environ 500 emplois. Pari gagné. Sans surprise, l'hôtellerie et la restauration (40%), la SAP, l'Office du tourisme ou l'école de ski (20%) et les commerces (18%) sont les principaux employeurs. Cette année là, on recense encore 58 salariés du bâtiment, qui comme nous l'avons vu travaillent également l'hiver. On est plus surpris par leur origine géographique : les salariés originaires des communes du syndicat intercommunal sont minoritaires (25%), largement devancés par les non Savoyards (55%).

Un quart des employés viennent de la vallée. A cet égard, la cohabitation entre les gens du pays et les touristes, n'est pas toujours aisée. Raoul Bugny, s'en souvient : “En hiver, sur les chantiers, on ne travaillait pas le dimanche, alors j'allais aux remontées mécaniques. Les touristes nous prenaient vraiment pour des ploucs. Ils se foutaient de nous parce qu'on on était mal habillés. C'est ce qui m'a décidé à ne pas entrer à la SAP.” Pourtant dans la vallée, il y a un réel engouement pour la station, comme l'illustre l'explosion du nombre de licences de taxis accordées par la commune de Macot.

Pour la SAP, c'est une nouvelle année d'investissements conséquents : on construit les télésièges deux places du Biolley et du Colorado, le téléski des Crêtes et on ouvre six nouvelles pistes : la Canopée (en parallèle de la Carina), la Capella, les Coqs, les Etroits, la Gavotte et la Pollux. Le téléski Télé-Ecole est supprimé.

La première tranche (114 appartements) d'Aime-La Plagne est livrée pour Noël. La plaquette de présentation décrit une station “d'avant garde, ensoleillée, sportive, hardie et surprenante”. Tout le secteur autour de la nouvelle station a été repensé en fonction du sport. La Plagne ouvre une piste de vitesse et un stade de saut avec trois tremplins. La piste Farandole est redessinée. “Il y avait un stade de descente permanent sur la Farandole. Les touristes pouvaient aller s'y entraîner lorsqu'ils voulaient. Bernard [Murzilli] l'a tenu pendant une ou deux saisons” se souvient Sophie Murzilli.

Henri Perrin devient directeur de la station. Ce sous-préfet, spécialiste des stations de sports d'hiver, un des responsables de l'organisation des Jeux de Grenoble, a dirigé, par le passé, les stations de l'Alpe d'Huez et de Chamrousse. Pour Patrice Weiss, “c'est le premier et le seul directeur de station que nous ayons eu. Il était directeur général de la Société d'Aménagement de La Plagne, mais pas seulement, car il avait réussi à gagner la confiance des trois maires. Avec Perrin et Borrione (parfois Perrière et Mudry), nous nous voyions 1 à 2 fois par semaine.”

Henri Perrin et Rober Legoux, fins connaisseurs des procédures administratives et financières, font largement profiter La Plagne de subventions de l'Etat, et notamment du FAL, le Fond d'Action Locale, mis en place en 1969. La complexité de ses modalités d'attribution dépasse nombre de décideurs des stations : Henri Perrin, lui même, avouera sa perplexité au géographe Rémy Knafou. Toujours est-il que grâce à l'étroite collaboration entre le promoteur, le directeur de la station et les communes, le Syndicat intercommunal va “opérer de véritables razzias dans la dotation nationale du FAL” : en 1971, La Plagne obtient 5,5 millions de Francs, soit 40% de la dotation ! “Plus on construisait, plus on touchait d'argent ! Et nous étions la seule station à pouvoir doubler chaque année notre nombre de lits...” Grâce à cette manne, La Plagne a pu financer ses grandes infrastructures (Télémétro, télécabine de Bellecôte...).

La commune de Champagny rejoint le Syndicat intercommunal et la structure change de nom pour devenir le Syndicat Intercommunal de La Grande Plagne (SIGP). Jamais l'administration n'aurait pu imaginer un rapprochement entre deux vallées si éloignées par la route, et pourtant si proches ! L'année précédente, André Martzolf et Edmond Blanchoz avaient proposé au Maire de Champagny, Michel Renaud, de créer des pistes et des remontées mécaniques sur sa commune, en versant sud de La Plagne. Alfred Ruffier des Aimes était alors conseiller municipal : “les gens de La Plagne sont venus à Champagny... et ils voyaient le soleil ! C'est intéressant le soleil en hiver !”

Comme les autres communes, l'économie du village de Champagny repose alors sur la double activité ouvrière et paysanne : “8 heures à l'usine, puis la campagne”. Tout le monde vivait avec des bêtes (il y avait 500 vaches laitières), et tous les alpages étaient fauchés, jusque sous le Mont de la Guerre. Alfred Ruffier des Aimes se souvient de sa jeunesse : Nous avions 5 ou 6 vaches. A 13 ans et demi, j'ai quitté l'école et je suis parti en alpage, comme tous les jeunes de mon âge. Je me rappelle d'un matin d'été. Il ne faisait pas jour, et mon père est venu me réveiller en me disant : vite il faut te lever, il est tard ! A 15 ans et demi je suis entré à l'école fromagère de Bourg Saint Maurice et j'ai fait le beaufort une dizaine d'années. Par la suite je suis allé à l'usine de Bozel, où l'on faisait des alliages à base de silice. On faisait les 3/8, mais à l'époque c'était 7 jours le matin, 7 jours l'après-midi et 7 jours la nuit. Dès la création du Parc National de la Vanoise je suis devenu garde. Ce parc n'a pas été bien accepté, car les gens ont eu peur de ne plus pouvoir mener leurs bêtes en alpage, mais ça a été notre planche de salut...” Geneviève Ruffier-Lanche rapporte dans son livre, la lettre que les habitants de Champagny-le-Haut adressent en 1960 au Général de Gaulle. “Nous sommes menacés d'un malheur que vous pouvez facilement éviter” lui écrivent-ils, ce parc nous privera “un jour de pouvoir y faire paître nos troupeaux de vaches et nos chèvres. Nous n'aurons plus qu'à disparaître.”

 

Le Dauphiné Libéré (Janvier 1971)

 

1970
La crise est moins sévère à Champagny qu'en Tarentaise, mais, là aussi, le tourisme représente l'avenir. Pourtant favorable au rattachement avec La Plagne, le Maire de Champagny refuse de donner son accord immédiatement, car il n'avait pas prévu cette nouvelle orientation de la commune vers le tourisme dans son programme électoral. Il organise donc quatre réunions d'information. Alfred Ruffier des Aimes ne se souvient pas d'une forte opposition, mais juste d'une peur diffuse : “convaincre les habitants n'a pas été trop difficile. Il n'y a pas eu d'expropriations, on avait un forfait réduit et même une prime de survol de nos terrains pour les câbles des remontées... En plus, le Conseil municipal était unanime”

Pourtant malgré ce soutien, le maire organise un referendum, qui est un succès : 77 % des votants donnent leur accord à la création du domaine skiable de Champagny. Les travaux commencent au printemps 1970. La SAP crée neuf pistes et trois remontées mécaniques : le téléski des Verdons (pour le retour à La Plagne), le téléski des Borseliers et le télésiège de Champagny, “l'un des plus longs et des plus vertigineux des Alpes”, qui est inauguré le 5 Janvier 1971. Outre l'attente souvent interminable au départ, ce télésiège est long, lent et froid, si bien que la SAP prend l'initiative, la saison suivante de distribuer des couvertures à la demande. Toujours est-il que dans la brochure de l'hiver 1970/1971, La Plagne vante un “accroissement fantastique du domaine skiable.”

La seconde tranche d'Aime-La Plagne est livrée, et le Docteur Borrione l'inaugure officiellement le 20 Décembre. La SAP a construit le Télémétro entre La Plagne et Aime-La Plagne, “un téléphérique ultra-moderne, ouvert 24h/24”. Sa construction a été décidée l'année passée par le Conseil municipal d'Aime, à 23h30 après seulement une minute-trente de débat. Dans le livre d'Edmond Blanchoz, Max Jannot, successeur du Docteur Borrione à la mairie d'Aime raconte : “Je m'en souviens parfaitement car c'était ma première réunion de Conseil municipal et je devais faire passer, aux autres élus, ce projet de onze millions de Francs. J'ai d'abord traité tous les autres petits dossiers, avant de présenter, vers 23h30, le Télémétro. Le Conseil était alors saturé par un long débat sur le problème du ruisseau qui devait être curé pour un budget de 750 Francs et pour lequel chacun était concerné. Si la discussion sur le ruisseau et le petit pont pour les vaches, dont les planches devaient être transversales, dura trois quarts d'heure, celle portant sur le Télémétro n'a duré qu'une minute et demie !”

Les premiers plans d'urbanisme dressés par Michel Bezançon, onze ans auparavant, sont enfin rendus publics. “A l'inauguration d'Aime-La Plagne, le Docteur Borrione m'a donné la permission de montrer le plan définitif, qui prévoyait Bellecôte, Belle Plagne et l'extension sur Les Côches, parce qu'on l'avait étudié avec l'administration.”

La commune de Macot devient Macot-La Plagne par arrêté préfectoral au mois de Décembre.

 

1971
10 ans après le lancement de La Plagne, la Société d'Aménagement se tourne vers la commune de Longefoy, la dernière à n'être pas encore aménagée. Élu en 1953, le Maire, Maurice Loyet, se heurte au problème du foncier : “La grande partie des terrains était privée. Seul le haut était communal. Avant d'autoriser le passage de pistes de skis sur leurs terrains, les propriétaires nous demandaient ce que ça allait leur rapporter, et nous disaient souvent que le ski c'était pour les étrangers, et pas pour les gens de la commune. Ca n'a pas été facile du tout !” Maurice Loyet souligne le rôle décisif des jeunes générations, pour convaincre les parents et les grands parents : le ski et le tourisme c'était l'avenir, et ils en étaient bien conscients. “Tout doucement, tout doucement, à force d'arguments, ça a fait boule de neige...”

En plus de l'hostilité des propriétaires, le maire doit faire face aux exigences de La Plagne. Alors qu'il voudrait convaincre les habitants en faisant venir rapidement des skieurs, on exige de lui “1.000 lits pour le premier téléski, ce qui est énorme pour une commune qui n'a rien du tout ! On a bien compris le problème, mais il a fallu les trouver ces lits !”

Le Conseil municipal s'intéresse alors aux colonies de vacances. Mais comment convaincre des collectivités d'investir au dessus de Longefoy, à 1600 mètres d'altitude, alors “qu'il n'y avait rien du tout” de l'aveu même du Maire ? “Ce qui les intéressait à l'époque c'était que les gamins prennent l'air, il leur importait peu qu'il y ait des téléskis ou pas... Une fois qu'on a trouvé une parcelle, on l'a présenté au département du Val de Marne, et voilà !” C'est devenu le centre Jean Franco. Cela a été la même chose pour le centre du Gentil (département de la Moselle) et pour le Dou de la Ramaz (ville de Dunkerque). Et du coup, avant même que la commune ait atteint le palier de 1.000 lits, la SAP a construit les téléskis des Adrets, du Fornelet et du Gentil. Usant toujours d'un lyrisme échevelé, la brochure de l'hiver 1971/1972 présente ainsi la nouvelle extension : “après les débordements illimités en direction de Champagny-en-Vanoise, c'est vers Longefoy-Sur-Aime que vous irez à la découverte d'horizons nouveaux, un autre village savoyard accueillant, accessible par le haut, grâce aux pionniers de La Plagne, qui entendent faire régner l'harmonie entre le passé protégé et le présent réfléchi.”

Dans le bas du Vallon des Ours, la SAP construit le téléski des Colosses. Michel Bezançon a prévu d'y créer une station. Elle apparaît comme un projet sur le plan des pistes dès 1967 : “Les Ours, fin 1971”.

Du 2 au 7 Mars, La Plagne accueille sa première compétition majeure : les Championnats de France de ski alpin, “ultime éliminatoire avant les Jeux Olympiques de Sapporo” écrit le Dauphiné. Pour l'occasion la piste Émile Allais (4 km et 925 m de dénivelé entre le sommet du Biolley et les Charmettes) a été largement modifiée, afin d'obtenir l'homologation de la Fédération pour la descente hommes, la piste Carina (2,7 km et 510 m de dénivelés entre le sommet de la Grande Rochette et Plagne Centre) accueillant, elle, la descente femmes.

 

La gare d'arrivée de la Grande Rochette au lendemain de l'incendie

 

1972
Le 19 Mars, en page quatre, le Dauphiné Libéré titre : “A La Plagne, un incendie détruit la télécabine de la Grande Rochette. La nuit dernière, à minuit un incendie extrêmement violent a embrasé les installations de la télécabine et le restaurant de La Grande Rochette. En un quart d’heure, tout a été détruit, et les câbles-porteurs se sont détachés de la gare supérieure, et se sont abattus sur le sol” poursuit le journal. Le lendemain, en page 5, un long article est consacré à l'événement.

“Vers 23h15, MM. Lucien Briançon-Marjollet, employé de la Société d'Aménagement de La Plagne, et Claude Jouanneau, employé de M. Mario Talenti, gérant du restaurant d'altitude de la Grande Rochette, furent brusquement tirés de leur premier sommeil à la fois par des crépitements et par une vive lueur se reflétant sur la neige : une partie des bâtiments était déjà en flammes. (...) La foule, prudemment tenue à l'écart, assista donc à la destruction d'un des plus beaux engins des Alpes.(...) Le hall de départ et d'arrivée n'est plus qu'un amas de cendres, en dessous des charpentes métalliques tordues par le feu. Les cabines qui se trouvaient au sommet sont réduites à l'état d'une poussière de quelques millimètres. (...) Les glaces des baies panoramiques ont fondu”

Joël Favre se souvient très bien de cette nuit : “J'étais dans le Télémétro avec Jean François Vivet-Gros, et il me dit : tiens, tu as vu, ils sont en train de faire un feu d'artifices sur la Grande Rochette. Et effectivement, on voyait sur la Grande Rochette quelque chose qui faisait des étincelles, sans plus. Une demi-heure après, on passe sur le front de neige, et on voyait vraiment toute la Grande Rochette illuminée. On s'est dit qu'il y avait quelque chose qui était en train de cramer. Je ne sais plus à quelle heure dans la nuit, les câbles ont cassé et sont rentrés dans le sol, à peut être deux ou trois mètres de profondeur.”

Si la cause du sinistre n'a pas été formellement identifiée, les soupçons se sont portés sur une fuite du propane utilisé dans les cuisines du restaurant “Panoramic”. Les Talenti, contestent cette version : “c'est facile de dire que le feu est parti de la cuisine !” Pour eux, il aurait plutôt fallu chercher du côté d'un petit local de service, où les pisteurs entreposaient du matériel, et notamment de quoi peindre les piquets. Un local chauffé par un radiateur... Mario Talenti se rappelle parfaitement de cette soirée : “je suis monté en Ratrack avec un gendarme qu'on appelait Napoléon. On était à la moitié du chemin quand le câble a lâché. On est arrivés là-haut alors que l'incendie était presque terminé dans la gare et commençait tout juste dans le restaurant ! D'ailleurs j'ai voulu rentrer pour sauver ce qui pouvait l'être... Le feu ne venait donc pas de la cuisine !”

Même si la majeure partie de la saison était passée, “il n'y avait plus de liaison avec Champagny explique Edmond Blanchoz. On a réalisé une grande prouesse technique : on a construit, en dix jours, un téléski sur le Col de Forcle, permettant de basculer sur Champagny, y compris l'obtention des autorisations et le matériel. On avait fixé les pylônes sur la neige. En temps normal, pour avoir ce type d'accord, il faut six mois ! Nous avons fait marcher les assurances, et la gare a été reconstruite dans l'année.”

Aux Jeux Olympiques de Sapporo, Danielle Debernard, portant haut les couleurs du Club des Sports de La Plagne, devient Vice-Championne Olympique de Slalom et décroche une médaille de bronze en Géant. Elle sera aussi médaillée aux Jeux d'Innsbruck en 1976.

Deux nouvelles stations sont lancées : Plagne Villages et Montchavin. Plagne Villages, qui devait s'appeler Super Plagne, ouvre en Décembre 1972. Michel Bezançon se souvient : Plagne Villages vient alors qu'il y avait eu une hésitation quant à la poursuite de l'aménagement de La Plagne. La société d'aménagement avait rempli ses engagements vis à vis des quatre communes : Macot où l'on avait construit La Plagne, Aime où Aime-La Plagne était terminée, Longefoy où avaient été créés des villages de vacances et Bellentre dont le maire avait dit : je ne suis pas prêt car je n'ai pas fini de résoudre mon problème foncier. La SAP a hésité à poursuivre, et il y a eu un débat au conseil d'administration.

Plagne Villages était une commande de Robert Legoux qui avait dit : on a fait La Plagne, on a fait Aime-La Plagne, je veux quelque chose le plus léger possible : une station avec des toits et une organisation en village, je ne veux pas de galerie marchande, pas de parkings couverts pour que ce soit bon marché et un centre commercial tout petit. C'était vraiment une commande. Il fallait que je fasse ce projet, et je me suis dit qu'on verrait plus tard pour les aventures.

Qu'est ce qui explique la forme de la station ? Il y a du gypse à droite et à gauche. On a suivi le banc de serpentine, une roche granitique très durerappelle Edmond Blanchoz. Plagne Villages, c'est la station serpentprécise Michel Bezançon.

La clientèle que l'on veut attirer détermine l'architecture. Celle de La Plagne avait changé. Les premiers clients d'Aime-La Plagne étaient des cadres supérieurs, qui ont acheté des appartements dans des immeubles modernes pour se dépayser, parce qu'ils habitaient en majorité dans des appartements anciens, traditionnels, avec les meubles des grands-parents. Ils se dépaysaient dans quelque chose de contemporain. Mais dix ans après, la clientèle qui avait les moyens d'acheter des appartements en montagne vivait dans des bâtiments plus modernes, et pour elle le dépaysement signifiait le retour au style traditionnel. On entrait dans une nouvelle phase, une nouvelle clientèle, celle de gens qui veulent aller en montagne dans le chalet typique, et tout ce que cela peut représenter, le fantasme de la montagne éternelle” explique Michel Bezançon, quand on le questionne sur cette évolution rapide de l'architecture des stations de La Plagne.

La SAP construit le Télébus, qui comme le Télémétro, relie la station nouvelle à La Plagne et modifie le téléski des Aollets, construit en 1963. Il est coupé en deux parties au niveau de la route d'accès à la station : la partie haute garde le nom de téléski des Aollets, et la partie basse, prolongée, prend le nom de téléski du Saint-Esprit.

Comme dans le cas de Longefoy, ce n'est qu'au bout de dix ans que Bellentre commence à songer à la création d'une station. Le projet initial, nommé Belle Plagne (contraction de Bellentre et de La Plagne), était une station aux Bauches (1800 mètres). Michel Bezançon avait imaginé un immeuble qui barrait entièrement le vallon. Mais le coût colossal de la route d'accès et le risque avalancheux, oblige Bellentre, déjà engagée dans le financement de la route de La Plagne, à renoncer.

Au projet d'une station située plus bas, au Chanton, le maire, Auguste Mudry préfère une opération de réhabilitation du vieux hameau de Montchavin, quasiment désert et à moitié en ruine. Le pari de l'ancien député communiste est audacieux. Il veut redynamiser et rajeunir un territoire délaissé et vieillissant. A Montchavin en 1962, la moitié des actifs sont agriculteurs, les autres habitants du hameau sont artisans, ouvriers ou mineurs. 10 ans plus tard, la population s'est presque entièrement renouvelée et les métiers de services sont devenus majoritaires, l'agriculture n'occupant plus qu'un actif sur dix. Pour en arriver à ce résultat, il a fallu créer une station, ouvrir des commerces, et convaincre les habitants de se lancer dans le tourisme.

Contrairement aux stations d'altitude, les terrains de Montchavin étaient privés. Craignant les contentieux juridiques liés aux expropriations, Robert Legoux décide de ne pas mêler la SAP au développement immobilier de Montchavin. Montchavin a été faite par la commune, avec un système de ZAC que je pilotais, et nous sommes devenus promoteurs. A l'époque, c'était le début de Val Thorens, on pensait même à une station plus haute encore. Par conséquent, faire une station en rénovant un vieux village, c'était comme tomber sur la tête ! Personne ne voulait y aller ! La convention de 1961 prévoyait une remontée mécanique lorsqu'il y aurait 1000 lits. Il fallait trouver 1000 lits. On en a trouvé 500 avec le VVF et puis 500 autres en camping caravaning !” se souvient Michel Bezançon. J'avais essayé d'envisager une architecture plus moderne avec de grands toits, de grandes baies. Mais le Maire m'a donné une leçon : la population locale, ce n'est pas son langage, m'a-t-il dit. Ce qu'il faut, c'est une architecture traditionnelle”. Pour faire revenir rapidement les jeunes vers Montchavin l'agence étudiait gratuitement tous les permis de construire pour la population locale qui voulait revenir”. Pour Lulu Ougier, “Mudry était un sacré Maire, et les Bellentrais n'ont pas eu peur de se lancer, car il leur avait sacrément facilité les choses.”

La SAP construit trois remontées : le télésiège du Sauget (ou de Montchavin), le téléski des Pierres Blanches et le téléski Ecole. Dans le documentaire “Montchavin, histoire d'une renaissance, André Martzolf se souvient de la création de ce domaine. “Tracer des pistes en forêt est toujours plus difficile que de les tracer dans un champ de neige ! Il nous a fallu pratiquement un hiver et deux étés pour caler les tracés des remontées mécaniques. Le tracé de ce fameux téléski de Pierres Blanches s'est fait depuis le versant d'en face, de nuit ! Le géomètre visait à la lunette et on avait des gens avec des lumières qui faisaient l'alignement du téléski, certains devaient même grimper aux arbres ! Pour les pistes, il fallait une reconnaissance l'été et, une autre l'hiver suivant. On mettait des petites banderoles sur les arbres pour composer le tracé. Et l'été d'après on coupait les arbres...”

 

1973
La brochure de l'hiver 1973/1974 annonce avec fierté : “La Plagne double son domaine skiable”. A l'été 1973, la SAP a continué d'aménager le domaine de Montchavin. La station qui vient d'ouvrir l'Hôtel de 15 chambres “Les 3 Glaciers”, est reliée à La Plagne grâce aux téléskis du Dos Rond et de la Salla, le retour s'effectuant depuis le vallon des Ours par le télésiège deux places de l'Arpette.

Une page se tourne définitivement avec la fermeture progressive de la Mine étalée sur 6 mois, jusqu'en Juillet 1973. Edmond Broche était “le dernier. On a tous eu le coeur serré. Du jour au lendemain je me suis demandé ce que j'allais devenir, puisque j'avais décidé de ne pas partir.” Pour Carolyne Marin, ces derniers mois de la Mine était presque un jeu, puisque la famille occupait les maisons laissées vides, car son père, très malade, était devenu gardien : “on essayait toutes les chambres, on avait toute la maison pour nous !” Mais pour ses parents et pour tous les habitants qui partaient les uns après les autres c'était un déchirement.

“A ce moment là, il y avait encore 150 personnes qui y travaillaient. La Mine n'était plus rentable, la fin était programmée, mais ce qui a surtout précipité la fermeture, c'est la station” explique Paul Broche. “Il y avait un autre problème : quand ils faisaient sauter leurs explosifs, à 13 heures, tous les jours, on l'entendait dans les bâtiments, et ça vibrait !” note Armand Bérard. De façon plus anecdotique, l'autre incompatibilité entre la Mine et la station était de nature esthétique. Elie de Rothschild et son épouse, actionnaires de la station et de la Mine, qui possédaient à l'époque un appartement au dernier étage de l'Everest avaient demandé au directeur des Mines de faire repeindre les toits rouillés. Armand Bérard constate : “Ca ne pouvait pas continuer, c'était ou la station ou la Mine”.

Dès 1962, les échanges sont réguliers entre Michel Bezançon et la Peñarroya, qui attire son attention, sur la base de ses plans, sur “le danger qu'il y aurait à construire dans certaines zones” en raison de la présence d'anciennes galeries ou de l'instabilité des terrains. Outre ces précautions, il y a une réelle compétition entre la Mine et la station naissante. Si le directeur de la société minière écrivait au Docteur Borrione, vouloir “assurer une coexistence des activités touristiques et minières”, il relatait aussi une réunion en Préfecture de Savoie : “Monsieur l'Ingénieur Général des Ponts et Chaussées du Département a fait mention de l'éventualité d'une interdiction d'exploiter certaines zones du gisement et déclaré, que, d'après lui, il n'y avait pas à hésiter entre les quelques milliards représentés par le tonnage en plomb et les nombreux milliards que représentent pour la région l'implantation de la station. Ces déclarations visent principalement les travaux d'extention projetés (...) où deux sondages se sont révélés positifs.”

Affirmer que la station a condamné la Mine serait excessif. Pourtant une question fait débat : le rôle des investisseurs, et notamment celui des Rothschild. Pour Lulu Ougier, “Rothschild a choisi de ne plus entretenir la Mine alors qu'il aurait fallu faire des travaux. Il a préféré investir dans la station”. Les syndicats CFDT, CGT et FEN adressent, le 11 Décembre 1972, une lettre au Préfet de Savoie : “La société Penarroya annonce la fermeture de la mine de plomb argentifère de La Plagne pour le 1er Mars 1973. La raison invoquée est une rentabilité insuffisante de l'exploitation. 173 personnes seront touchées par cette fermeture. Les organisations protestent contre une décision motivée par des raisons de rentabilité qu'il nous est impossible de vérifier et dont nous pouvons tout aussi bien supposer qu'elles servent à masquer une opération immobilière au profit de la Société d'Aménagement de la station de ski située près de la mine, société dont les capitaux ont la même origine (banque Rothschild) que ceux de la société minière.”

A cette lettre, l'Ingénieur en chef des Mines de Savoie répond : “La fermeture des Mines est due à l'appauvrissement de la teneur en plomb et à l'échec des recherches qui ont été engagées. Les conditions actuelles du gisement ne permettent plus une exploitation valable au plan économique.” Pour Gilbert Vivet-Gros et Max Jannot, faire porter la responsabilité à l'actionnaire principal “c'est complètement faux”. Ils rappellent tous deux que la fermeture de la Mine était déjà prévu dès 1960, comme nous l'avons déjà évoqué. Le filon principal était un peu épuisé, alors on faisait des recherches pour en trouver un autre. Il y en avait sûrement, mais on ne s'est pas trop affolé pour en trouver, parce qu'il fallait aussi le cacher au personnel, pour ne pas dire : on en a trouvé un mais on ferme quand même... Le prix du plomb était en baisse, je ne pense pas qu'on aurait survécu longtemps même s'il n'y avait pas eu la station... peut être quelques années... conclut Paul Broche.

 

Le projet initial de Plagne Bellecôte

 

1974
Une nouvelle station démarre : Plagne Bellecôte. “Le programme de démarrage de Plagne Bellecôte était de 600 appartements en multipropriété. Le site était très étroit, et si créait une station trop étendue, une partie aurait été dans l'ombre et le ski n'aurait plus été possible. Or, on avait discuté avec Martzolf, et on savait que cet endroit serait une plaque tournante, compte tenu des différents bassins versants qui revenaient sur cette zone là. Donc il ne fallait pas occuper tout le terrain, et prévoir une densité importante. J'avais prévu à l'époque autre chose. Ca n'a pas été fait, car c'est justement à ce moment là que M. Houbas est arrivé. Il était beaucoup moins visionnaire, plus réaliste... et le projet s'est simplifié... dirons-nous ! C'est dommage parce qu'on aurait pu avoir un bel ensemble avec une zone piétonnière mieux organisée, un véritable forum et un théâtre...” regrette Michel Bezançon. Le bâtiment qui tel un barrage hydraulique, coupe le vallon de l'Ours, est, avec son architecture très moderne, un nouveau type de station intégrée. A la pointe, la station offre son propre programme de télévision en plus des trois chaînes nationales.

Suite au premier choc pétrolier, le Bonnet de Décembre 1974 annonce : “Afin de réduire notablement la consommation de fuel domestique, les responsables de la station principale de La Plagne ont pris des mesures afin de garantir un chauffage urbain correct pendant tout l'hiver. La distribution a été réglée de telle sorte que la température n'excède jamais 19°. Par contre dans ce plan d'économies il n'a pas été possible de maintenir en fonctionnement la piscine à ciel ouvert, grosse consommatrice d'énergie (plus de 5% du chauffage urbain de La Plagne).”

La Plagne adopte le forfait adhésif, 5 ans après l'Amérique du Nord et comme une quinzaine de stations de Savoie : “pour faciliter les contrôles et supprimer les fraudes, ce forfait autocollant en deux parties se replie sur une longue épingle pouvant être facilement accrochés aux vêtements.” Une...innovation en tous points remarquables... qui méritait bien quelques lignes dans le Bonnet 1974 ! Poursuivant sa volonté de voir protéger l'environnement, l'Association des Propriétaires de La Plagne lance la campagne “des arbres pour La Plagne”, dont le but est de reboiser les abords de la station, en compensant les arbres abattus pour le développement du domaine skiable. Grâce aux fonds réunis, une centaine d'arbres seront plantés en 1975 et plusieurs autres jusqu'en 1980. Un mouvement poursuivi ensuite par les autorités de la station.

 

Le Glacier de la Chiaupe en 1972

 

1975
Le 15 Décembre 1975, la télécabine de Roche de Mio est ouverte aux skieurs. Elle aurait du ouvrir l'année précédente, mais d'importantes chutes de neige avaient arrêté les travaux en Septembre 1974. Poursuivant une ambition plus grande encore, La Plagne veut relier la nouvelle station de Plagne Bellecôte, au sommet du même nom et à ses glaciers. Roche de Mio n'est que le premier tronçon d'une télécabine de sept kilomètres, dont le coût total avoisine les 50 millions de Francs. L'objectif de l'aménagement des Glaciers de La Chiaupe et de Bellecôte est d'ouvrir “un stade de neige régional, fiable et ouvert toute l'année, accessible au plus grand nombre et évidemment utilisable pendant l'été”.

Par ailleurs, il est intéressant de voir comment évolue la promotion de la station. Dans les premières années, elle était lyrique, faisant une part belle au “bonheur”, à la “joie de vivre”, vantant la station où “vous êtes si bien que l'envie d'en partir ne vous vient pas à l'esprit” et celle où tous les loisirs se donnent rendez-vous sans exception du 1er Janvier au 31 Décembre. Avec la crise, pour présenter la nouvelle télécabine, la promotion se fait plus... terre-à-terre. On évoque “le vecteur essentiel pour la relance économique de la Savoie” et ces investissements qui “vont entraîner la création de 900 emplois permanents...”

 

1977
A la suite du développement de Montchavin, quelques chalets privés ont été construits en amont de la station. Pour éviter un développement anarchique, on confie à Michel Bezançon et son équipe l'aménagement d'une nouvelle station au lieu-dit Les Côches. Son développement se poursuivra après son départ en 1985. Il juge sévèrement les aménagements ultérieurs : “aux Côches on a fait n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment ! La commune a fait des garages de Ratrack au meilleur emplacement, celui qu'on avait gardé pour construire, un jour, un hôtel.” Pour relier cette 8e station au domaine skiable, la SAP installe deux téléskis et une télécabine de liaison avec Montchavin.

 

1978
“16 Décembre, Jour J pour le Massif de Bellecôte !” La Plagne inaugure la télécabine de Bellecôte en grandes pompes : accueil de la presse à 10 heures, visite à ski du site et des nouvelles installations, inauguration officielle à midi, en présence du Ministre du Tourisme, suivie d'un buffet.

Pour annoncer l'aménagement du Glacier, La Plagne avait lancé en 1974 sur Europe 1, une campagne de grande ampleur avec pour slogan : “les sports d'hiver n'ont plus besoin de l'hiver.” Le sommet de Bellecôte est un atout majeur pour la promotion de la station. Pourtant Bellecôte n'est pas un sommet très connu du milieu montagnard, comme le sont la Grande Motte ou le Mont Pourri... Michel Villien-Gros rapporte, dans une de ses très nombreuses chroniques historiques, les propos de l'alpiniste William Collidge : “gravi certainement en 1867, 1878, 1887 et 1894, il semble que le sommet de Bellecôte n'ait reçu à cette époque de visite que tous les 8 à 10 ans. Quel dommage ! Non pas pour ce pic, mais pour ceux qui auraient pu jouir de la vue éblouissante que l'on gagne depuis ce belvédère admirable”. En 1907, Paul Helbronner, autre alpiniste, prédit au sommet une “renommée de premier ordre d'ici 100 ans.” Longtemps “cime de deuxième rang, il n'attire les premières caravanes de skieurs que dans les années 1920.”

Dans “le Bonnet” de Noël 1978, on prend la précaution d'avertir les skieurs au sujet de ce nouveau domaine “qui ne doit pas être abordé comme les autres secteurs” dont les pistes “du fait de leur pente raide, ne peuvent pas être travaillées aux engins de damage, se creusent et sont parfois difficiles à skier”. Les skieurs de niveau moyens sont invités à essayer d'abord les pistes en “G5”, c'est à dire au col de la Chiaupe. Les touristes sont mis en garde sur ces conditions extrêmes. Mais on s'imagine à tort que les Plagnards étaient habitués ! Lucile Marin se souvient de la première fois où elle est montée au Glacier : “On n'y allait jamais...! Après ma première journée de travail à l'arrivée de la télécabine, j'ai été malade... Ce n'était pas le froid, mais le mal des montagnes... Je ne voulais pas y rester ! Et j'ai dit à mon chef : demain je ne monte pas !... Et puis finalement, en persévérant, j'y suis restée.”

La télécabine de Bellecôte a été financée par la SAP, avec une participation des communes à hauteur de 15% grâce au FAL. Outre l'aménagement du massif de Bellecôte, avec deux téléskis sur le Glacier de la Chiaupe, le télésiège de la Traversée et un téléski sur le Glacier de Bellecôte, on construit cinq autres remontées, parmi lesquelles les télésièges des Bauches et du Carroley.

 

La télécabine de Bellecôte en 1986

 

1980
Depuis 1971, la commune de Longefoy, et son maire Maurice Loyet, se démènent pour faire avancer le projet de station de Montalbert, mais il s'enlise au fil du temps dans “des palabres, des discussions et des disputes”. Maurice Loyet doit faire face, il est vrai, à une franche hostilité d'une partie de ses administrés. A l'origine, il y a certainement des jalousies et d'anciennes rancunes, car il est aussi le principal propriétaire foncier de Longefoy. A cet égard, certains lui reprochent son rôle lors du remembrement communal... Mais pourquoi a-t-il fallu 10 ans ? Première étape, le nécessaire rapprochement avec la commune d'Aime. “Quand on a lancé les colonies de vacances, il a fallu que nous installions l'eau, les égouts, l'électricité et les routes. Il n'y avait rien. La commune n'était pas très riche, et cela représentait des sommes d'argent considérables.” Or, il fallait davantage d'argent encore pour développer une station autour du hameau de Montalbert. “Nous ne pouvions plus emprunter. Et nous avons vu dans la fusion avec Aime la seule solution possible.” Mais fusionner deux communes, rivales depuis des siècles pour le contrôle de l'eau du Bief Bovet, et aux mentalités diamétralement opposées, est un défi en soi. “On en a parlé en conseil municipal, mais ça a été long ! Sur onze conseillers, une majorité s'est opposée à plusieurs reprises à la fusion... Et le jour où le conseil a donné son accord, c'était par la force des choses... Et aussitôt on m'a accusé d'avoir vendu la commune... Quelle tension !”

Une fois la perspective financière dégagée grâce à la fusion, il a fallu lancer le projet Montalbert proprement dit. “Ca a été dur dur ! De toutes façons chez nous ça a été dur tout du long ! Alors...” se souvient Maurice Loyet amusé. “Au départ La Plagne a demandé à Longefoy deux immeubles, ressemblant un peu à Aime 2000, pour attirer du monde... Mais ça ne nous plaisait pas beaucoup !” D'ailleurs, il n'a pas été question de confier la conception de la station à Michel Bezançon, qui, pour les habitants de Longefoy, était beaucoup trop proche de Macot... Quand les rivalités du passé refont surface... Quoi qu'il en soit, la commune achète les parcelles, mais se heurte rapidement au mécontentement d'autres propriétaires, qui se plaignent de n'avoir rien touché, alors que leurs parcelles allaient être utilisées pour les pistes de ski... Maurice Loyet tente de trouver un compromis, proposant un prix unique pour satisfaire tout le monde. La remise en cause de l'autorité de Maurice Loyet, devenu Maire-délégué, depuis la fusion, est telle, que Max Jannot doit s'impliquer personnellement : “Ils ont préféré un étranger... Et je suis allé négocier le foncier avec certaines familles dans des conditions... J'ai même reçu des lettres ou des coups de fil anonymes...”

L'opposition d'un groupe représentant un quart de la population est si forte, que le Maire d'Aime décide de provoquer un référendum pour légitimer le projet de station autour de Montalbert. Le 31 Juillet 1977, le verdict est sans appel : sur 87 votants, on compte 62 oui, 21 non et 5 votes blancs, la majorité est très nette. En conséquence, la commune rachète l'ensemble des propriétés. “Les prix proposés étaient bas (quatre Francs le m²) et 80% des propriétaires étaient des paysans encore en activité” précise Jean Montmayeur. Malgré ces multiples rebondissements, et après expropriation des terrains “de 25% d'irréductibles”, les travaux de la station commencent en Mai 1980, et Montalbert ouvre en Décembre. “Après elle s'est vite développée, grâce aux habitants de Longefoy, qui ont été les premiers commerçants” ajoute Maurice Loyet. La SAP qui souhaite construire un télésiège deux places à Montalbert, se heurte à son tour à des difficultés : “l'arrêté de défrichement n'arrivait pas, car l'ONF ne voulait pas donner l'autorisation”. Si bien que la commune a même envisagé une coupe clandestine pendant les congés de l'agent forestier ! Mais finalement tout s'arrange et Longefoy obtient son premier télésiège.

Maurice Loyet est aujourd'hui très fier de s'être battu pour développer la station de Montalbert : “je suis fier surtout d'une chose, c'est d'avoir fait venir des gens à Longefoy, et d'avoir trouvé du travail à tout le monde.” Un chiffre suffit pour mesurer ce succès : “à l'époque il n'y avait plus que 13 ou 14 élèves à l'école, et maintenant ils sont plus de 50 ! Ca veut tout dire !” Quant aux fâcheries de l'époque elles sont “terminées depuis longtemps, et maintenant tout le monde dit : heureusement qu'ils ont fait la station !”

 

1981
Une nouvelle station apparaît, à 2050 mètres, au-dessus de Bellecôte, une station de bois et de lauzes dite de quatrième génération : Belle Plagne “la nouvelle station de La Plagne, qui allie la beauté de l'architecture au confort le plus raffiné” selon les termes de la plaquette de présentation.

“Belle Plagne est tout à fait différente des autres stations. On est sur un flanc de coteau bien exposé au Sud-Ouest. La station est étalée et entre l'étage le plus bas et l'étage le plus haut vous avez plus de cinquante niveaux ! L'astuce a été de mettre les voitures en dessous, ce qui permet de faire du ski sur le toit des parkings... précise Michel Bezançon. Le centre de la station a été conçu comme un village, avec des placettes, des passages, des rues piétonnes, offrant des perspectives sur le paysage. La gare intermédiaire de la télécabine entre Bellecôte et Roche de Mio, construite en 1982, a même été coiffée d'un beffroi factice...

 

1982
Trois innovations cette année là : La Plagne change de logo, la première station construite prend le nom Plagne Centre et on adopte le slogan “toute la montagne en 10 stations”.

La dixième station ? Plagne 1800, construite sur le site de la Mine inoccupé depuis sa fermeture. L'opération est entièrement gérée par la commune de Macot qui a racheté une partie des terrains de la Peñarroya, qui cherchait à s'en défaire. En 1974, le Conseil municipal acte le principe du développement à Plagne 1800 de résidences principales, et non d'une station à vocation touristique qui pourrait “parasiter La Plagne”. En 1980, l'UCPA s'y installe, et deux ans plus tard, à la demande de la commune, la SAP, qui n'est pas intervenue dans le développement de la nouvelle station, construit le télésiège de 1800.

 

1984
La Plagne accueille pour la première fois le Tour de France. Un cordon de spectateurs pratiquement ininterrompu borde la route et ses 21 virages, pour encourager Laurent Fignon, Greg Lemond, Bernard Hinault ou Pedro Delgado. A l'issue de l'ascension, Fignon arrive en solitaire et conforte son maillot jaune.

 

1986
Le 17 Octobre, Albertville obtient l'organisation des Jeux Olympiques. C'est l'effervescence à La Plagne où doit être implantée la piste de bobsleigh. Même si la déception est grande de n'avoir pu décrocher une épreuve de ski, la station entend bien être à la hauteur de l'événement. Et après tout, le bob, pour les Plagnards, est un retour aux sources. La piste doit être construite à La Roche, enroulée autour du vieux hameau, à quelques dizaines de mètres de la piste utilisée pour le bob sur route. Les études topographiques commencent en 1987, le site est déboisé dès l'automne 1988 et on pose la première pierre le 8 Novembre 1988. Les travaux dureront trois ans. La piste est construite en béton, et réfrigérée par des tubes dans lesquels circulent de l'ammoniac, qui permet de conserver une couche de glace de 3 centimètres. En 2007, en raison de son impact écologique, l'ammoniac a été remplacé par un produit neutre.

 

La Roche en Octobre 1988

 

1990
La dernière station de La Plagne est créée : Plagne Soleil. Et là encore elle fait débat. Pour Michel Bezançon, “c'est mal conçu ! Les choses sont au mauvais endroit, la grenouillère n'est pas séparée des voitures...”

Le jugement n'est pas tendre ! Mais ça n'est pas parce qu'il n'a pas conçu Plagne Soleil ou qu'il avait eu un projet alternatif ! Pour lui, tout s'explique par le fait que le Président de la SAP, Robert Houbas, souhaitait désengager la société de tout ce qui ne touchait pas directement à l'aménagement du domaine skiable “en vendant tous les terrains en sa possession à des promoteurs qui n'étaient pas toujours compétents.” Des terrains bradés ? Peut être pas. Mais force est de constater que Plagne Soleil est une station à l'architecture pour le moins hétéroclite... Pour Edmond Blanchoz au contraire, le seul responsable est le promoteur qui n'a pas respecté le contrat, en ne construisant qu'une partie du projet initial, ouvrant la voie aux constructions ultérieures.

A Plagne Centre, on construit les Créolies. Les Créolies, un nom qui pour la commune de Macot est synonyme de procédures judiciaires sans fin et d'alourdissement de la fiscalité locale. Ce projet immobilier était inédit à La Plagne par son gigantisme et son luxe : un hôtel cinq étoiles, qu'on aurait plutôt vu à La Défense. Ses grandes façades miroirs, et l'absence de tout matériau traditionnel comme la pierre ou le bois, en surprendront plus d'un, au fur et à mesure de l'avancement du chantier. En Mars 1988, le promoteur reçoit l'autorisation du Maire, Isidore Bérard (en fonction de 1977 à 1989) et la caution de la commune pour un prêt de 45 millions de Francs. Encore aujourd'hui, l'opacité de l'opération étonne. Les travaux de ce monstrueux bloc de verre se déroulent sans difficultés jusqu'à la faillite du promoteur, laissant sur les bras de la commune un bâtiment à moitié terminé et le poids de la caution. Le bâtiment a été repris en 1999 par Nouvelles Frontières pour la construction du Terra Nova. Quant aux banques, elles ont naturellement poursuivi la commune de Macot pour obtenir le remboursement du prêt, ce à quoi celle-ci a été condamnée après une bataille judiciaire de seize ans.

 

1992
Du 9 au 23 Février 1992, La Plagne accueille 350 athlètes appartenant à 27 délégations pour les épreuves de bobsleigh et de luge. Autrichiens, Allemands et Suisses vont largement s'imposer sur la piste de La Plagne. Les Plagnards vont s'investir en nombre dans l'organisation de ces jeux, et la nostalgie est grande dès qu'on évoque ces quelques jours. Il y a certainement une foule d'anecdotes... Histoire(s) à suivre !

 

 

 

 

 

Le Bief Bovet : 700 ans de conflit entre Aime et Longefoy

Voici le texte intégral de l'histoire du Bief Bovet que vous pourrez découvrir en vous promenant l'été le long de ce petit canal, entre les départs des télésièges du Fornelet et des Adrets. Les recherches historiques autour du Bief Bovet ont été effectuées par Christian Combet et le personnel de l'A.S.P. Montalbert, la réalisation du sentier par l'ONF.

“Construit de la main de l’homme entre les années 1240 et 1242 sous la surveillance de l’architecte Bovet, ce bief a remplacé un autre canal qui alimentait le village de Longefoy, mais il était devenu du fait de sa faible pente, d’un débit insuffisant. Le Bief Bovet, comme il fût appelé dès lors, vu ses dimensions, pouvait recueillir toutes les eaux en aval des Étroits. Ce sont les habitants de Longefoy qui, par corvées, ont participé à la construction de ce bief qui a longtemps servi à la protection contre les incendies. Le débit du canal était alors de 35 litres/sec, dix fois le débit actuel. Dès la mise en service du bief un procès éclata entre Longefoy et Aime. En février 1360, le Comte Amédée de Savoie autorise le « Seigneur du Bonnet » de Longefoy à faire dévier les eaux du nant des Frasses sur le Bief Bovet, à l’aide d’une tourne en bois. Le Sieur Montmayeur fut alors chargé de répartir équitablement les eaux entre Aime et Longefoy.

Le 17 Juin 1406, la commune d’Aime attaque en justice Longefoy « niant et repoussant » l’autorisation de 1360. Le jugement remet les deux parties dos à dos et nomme un nouveau répartiteur : Caucoz du Revers.

1550 : le procès reprend devant le juge de paix d’Aime et de violents incidents se produisent entre les habitants de Longefoy et du Revers.

En 1568 les forces seigneuriales doivent stationner plusieurs mois aux Envers pour maintenir l’ordre et édifient un chalet pour leur logement.

1569 : la Commune de Longefoy est condamnée, coupable de dévier le ruisseau.

Par jugement du 14 Février 1577, le Sénat, par arrêté, maintient Longefoy en possession de l’eau provenant des Étroits et Aime de celles des Envers.

1785 : Longefoy fait creuser une tranchée ramenant les eaux des Envers en amont de la prise du bief. La commune d’Aime se pourvoit devant le Sénat par requête du 3 Juin 1786. Chaque municipalité fait établir un plan-masse des lieux et sources, Longefoy par le géomètre Pavet, Aime par le géomètre Maurice. Les deux plans sont en complet désaccord. Le procès dure jusqu’en 1792, date à laquelle la décision reste sursise et tout continue comme avant.

1838 : Longefoy recreuse la tranchée et reprend ainsi possession de la plus grande partie des eaux, mais pour peu de temps, car la commune d’Aime, déclarée propriétaire de ces eaux, démolit à nouveau cette tranchée.1840 : La commune d’Aime acquiert les terrains du Revers jusque là propriété de Cauquoz.

Entre 1840 et 1842, une répartition variable s’effectue selon les besoins des deux communes.

1843 : Cette trêve de courte durée est rompue : deux habitants du Revers sont pris en flagrant délit occupés à faire sauter la barre de bois qui partageait les eaux, donnant ainsi tout au Revers.

1847 : l’architecte Borel, nommé à la suite des différents procès entre les deux communes, fait une étude pour le partage des eaux. Des mesures de débit des sources des deux communes sont établies à l’aide d’une caisse en bois à trois reprises au cours de l’année : fin Mars 1847, début Aout et fin Novembre. Le ruisseau de Étroits au-dessus des dites sources débite en moyenne 11,4 litres/sec, et 45,92 litres/sec au-dessous. Les hameaux du Revers consomment 40,55 litres/sec, et deux moulins sont actionnés par le bief. Longefoy consomment 53 litres/sec, et six moulins fonctionnement grâce au Bief Bovet. Un recensement est effectué. MONTGILBERT : 84 habitants, 8 mulets, 76 bêtes à cornes, 68 chèvres, 23 moutons et 8 porcs. Consommation totale : 3688 litres/jour. PLANCHAMPS : 40 habitants, 5 mulets, 57 bêtes à cornes, 49 chèvres, 6 porcs. Consommation totale : 2475 litres/jour. MONTVILLIERS : 54 habitants, 13 mulets, 87 bêtes à cornes, 76 chèvres et 8 porcs. Consommation totale : 3922 litres/jour. LES ESSERTS : 34 habitants, 2 mulets, 28 bêtes à cornes, 25 chèvres et 4 porcs. LE CHATELARD : 9 habitants, 2 mulets, 19 bêtes à cornes, 16 chèvres et 2 porcs. LONGEFOY : 304 habitants, 52 mulets, 475 bêtes à cornes, 250 chèvres, 31 moutons et 84 porcs. Consommation totale : 18500 litres/jour. MONTALBERT : 238 habitants, 37 ânes et mulets, 45 bêtes à cornes, 195 chèvres, 25 moutons. LE BOIS : 35 habitants, 5 mulets, 41 bêtes à cornes, 80 chèvres et 16 moutons. MONTGESIN : 70 habitants, 8 mulets, 85 bêtes à cornes, 60 chèvres et 8 porcs. Consommation totale : 10108 litres/jour.

En Aout 1862, Longefoy, par l’intermédiaire d’un maçon de Champagny : Jean-Marie Chapuis, fait construire un barrage étanche, détournant la totalité des eaux, empêchant ainsi l’alimentation d’Aime. Les procédures et procès s’enchaînent pendant 40 ans. Dès le début des auditions des témoins de Longefoy, ceux-ci sont récusés par l’avocat d’Aime, pour le motif qu’ils ont été logés et nourris aux frais de Longefoy les trois jours précédents.

Le 7 Aout 1876, le tribunal de la Cour d’Appel de Chambéry, se rend sur place aux Envers, composé de deux juges, d’un greffier et de deux experts. Pour venir de Chambéry, il a fallut trois jours à cheval. Les juges et leur greffier gagnent les Envers en chaise à porteur depuis Aime. Durant trois jours, ce tribunal en plein air, entend 23 témoins pour Aime et 13 pour Longefoy. Les témoins d’Aime affirment avoir vu un barrage détournant les eaux du ruisseau vers le bief. Des entretiens ont lieu entre le maire d’Aime et des témoins de la commune. De plus un témoin d’Aime déclare que l’aubergiste lui a affirmé que « la commune paye » ses consommations… Un autre affirme avoir reçu du maire un bon pour aller manger du sérac et boire du lait à Prajourdan. La Cour d’Appel rend son jugement et redonne les Sources des Envers à Aime. Longefoy contre attaque et porte l’affaire devant la cour de Justice de Grenoble qui confirme l’arrêté de Chambéry. La Commune décide alors de reconstruire le barrage et l’affaire est portée devant la Cour Suprême de Lyon. L’huissier Asport de Moutiers, se présente pour remettre la citation à comparaître au maire de Longefoy. Ce dernier s’est absenté, les adjoints sont introuvables. Un conseiller de la commune, le Sieur Montmayeur prend la copie de la citation, refuse de signer l’original et l’arrache des mains de l’huissier et s’enfuit avec le tout. Pour défaut de procédure, Longefoy est condamné et doit faire construire un autre barrage de façon à ce que les eaux soient équitablement réparties entre Aime et Longefoy. Des conseillers de la Commune, font un très long séjour à Turin pour rechercher dans les archives les actes de 1240…qui sont introuvables. Un essai est effectué pour voir quel est le cour naturel des eaux. En présence des juges, des deux maires, on pose sur l’eau en amont du captage du bief, deux morceaux de papiers, les deux filent sur Aime et non sur le Bief Bovet. Le maire de Longefoy refuse d’admettre la vérité prétextant qu’il n’avait pas ses lunettes. Il produit au juge dix pages de certificats prouvant son incapacité à voir sans ses lunettes.

En 1901, un accord entre les deux municipalités est trouvé pour le partage des eaux, mais il vole en éclats en 1904, avec un nouveau procès…

Depuis 1240, les procès et jugements se sont succédés sans que la situation ne s’arrange, les différends se terminent en 1973, avec la fusion des deux communes… En 1976, d’importants travaux sont réalisés sur le bief avec l’intervention d’une pelle mécanique, le premier engin à travailler sur le Bief Bovet... L’eau qui alimente aujourd’hui ce bief, provient de deux sources : les Etroits, dureté 16°, 5,3mg de sulfate/litres et les Envers dureté 63°, 427 mg de sulfate/litres. Montalbert est alimenté par la source des Etroits la seul propre à la consommation, mais aussi par un captage d’eau sur le Versant du Soleil…”

 

 

Mars 1944 : le parachutage d'armes de La Plagne

Ce texte est lu chaque année, le 15 août à Plagne Centre, pour commémorer le parachutage d'armes du 10 mars 1944.

“Ce monument est dédié au maquis de La Plagne et à tous ceux qui luttèrent contre l’envahisseur nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est au début de 1943 que fut constitué le maquis de La Plagne par des patriotes résistants du Canton d’Aime qui avaient refusé d’accepter chez nous un régime totalitaire. Ce maquis était formé d’éléments qui pour des raisons diverses désiraient échapper au contrôle de la police au service de Vichy.

C’est dans la nuit du 10 au 11 mars 1944 que ce parachutage tant attendu et désiré eut lieu dans les pâturages en amont de Plagne Villages par un magnifique clair de lune. Ce parachutage avait été décidé par Londres (Opération Raimu). Lors de la visite que leur avait faite l’officier de la Résistance chargé de choisir les lieux de parachutages pour notre région, deux terrains avaient été retenus : La Plagne et le Quermoz situé au dessus de Hautecour et les coordonnées de ces terrains furent envoyés à Londres. Le terrain de La Plagne fut refusé par l’Etat-major sous prétexte qu’il était environné de hautes montagnes et que de la sorte les aviateurs auraient trouvé de trop grandes difficultés pour descendre assez bas et pouvoir larguer les containers avec précision. Pendant l’hiver 1943-44, un officier britannique parachuté à Saint Nazaire en Royan dans le Vercors, le Major Thachwaites (alias Proc ou Henri), officier d’un calme et d’un sang froid à toute épreuve, avait été désigné pour visiter le maquis et organiser le parachutage d’armes, d’explosifs et de matériel dont le maquis avait un besoin urgent pour les sabotages et qu’ils réclamèrent avec insistance, car s’ils avaient des hommes, ils manquaient cruellement d’armes. Au cours de sa visite, il vit l’importance du maquis de notre région, et promis d’intervenir auprès de ses chefs pour leur faire obtenir satisfaction le plus rapidement possible.

C’est par hasard qu’il est revenu les voir dans la matinée du 10 mars 1944. Il était avec eux à leur PC, ils écoutaient les émissions de la BBC (Ici Londres, les Français parlent aux Français) qui émettaient les messages personnels leur annonçant les opérations. La phrase (« le chapeau à casquette »), qui leur était destinée fut émise, elle leur annonçait que le parachutage aurait lieu le soir même, mais il fallut cependant que le message soit confirmé vers 19h, ce qui fut fait. Il leur annonçait 13 forteresses volantes, mais sur le site du Quermoz à Hautecour. Ce terrain n’était pas préparé, difficile d’accès, très enneigé et sans aucun moyen pour cacher le matériel, alors que le terrain de La Plagne était idéal : loin des agglomérations, avec une route d’accès et un câble transporteur du minerai qui pouvait leur servir à apporter le matériel, le ravitaillement et bien souvent des personnes. De plus ils pouvaient utiliser les galeries de la mine mises à leur disposition par M. Goloubinow, directeur des mines, mais aussi lieutenant dans le maquis, qui devait trouver une mort glorieuse au combat de Laval le 4 août 1944. Les galeries leur étaient d’une grande utilité pour le camouflage de tout le matériel, d’autre part, ils pouvaient également y loger et ravitailler les équipes de résistants des environs venus en renfort. Ils ne leur restaient donc que deux solutions : soit faire annuler le parachutage, ce qui n’était pas pensable, soit le faire se diriger vers La Plagne, par tous les moyens possibles, La Plagne n’étant distante du Quermoz que de 10 km à vol d’oiseau. Après discussions, il fut décidé d’attirer les aviateurs sur La Plagne en allumant des feux de balisage sur ce terrain. C’est avec joie qu’ils ont immédiatement averti tous les résistants AS et FTP de la Tarentaise pour qu’ils viennent nombreux les aider à récupérer le matériel dans un temps record car évidemment le bruit des forteresses volantes ne passeraient pas inaperçu des troupes occupantes dans la vallée. Les feux de balisage avaient été préparés avec du carbure et de la dynamite, car à cette époque il y avait encore 1,50m à 2m de neige sur le terrain et ils étaient dans l’impossibilité de faire les feux avec du bois. Vers minuit, après avoir entendu les avions se diriger vers le Quermoz, ils avaient allumé les feux de balisage. Un pilote, les ayant aperçus, se dirigea vers eux. Ils lui firent le signal convenu avec une lampe électrique. Le pilote alerta aussitôt ses compagnons, et 12 forteresses volantes larguèrent 120 containers, et 12 tonnes de matériel. Le pilote de la 13e forteresse, trompé par les feux de l’usine de Pomblière Saint Marcel, largua ses containers sur celle-ci, qui furent hélas récupérés par les Allemands, mais qui eurent aussi peut être le mérite de détourner leur attention.

Leur tâche n’était pas terminée pour autant. Les containers étaient dispersés sur une grande surface dans les pâturages, car les aviateurs, comme prévu, n’avaient pu descendre assez bas pour les larguer avec précision. Il fallut récupérer et transporter le matériel à dos d’homme en ski et en raquettes pour le camoufler dans les galeries de la mine. Après le nettoyage et l’inventaire des armes, chaque section vint prendre l’armement qui leur était destiné. Les chefs de section pouvaient, sous les ordres d’un instructeur, s’instruire et faire du tir réel avec les armes qu’ils ne connaissaient pas du tout, dans les galeries transformées en stands de tir. Le travail avait été dur et gigantesque et des félicitations leur avaient été envoyées de Londres pour sa parfaite réussite. Voilà, Mesdames et Messieurs, le résumé de ce parachutage dont le souvenir est resté gravé dans les mémoires de tous ceux qui y ont participé, hélas de moins en moins nombreux. C’est pour cela que je vous demande un instant de recueillement. Merci.”

(Merci à Clément B.)

 

 

A lire... à voir...

Dominique Droin
Petite histoire de La Plagne en dix stations
La Fontaine de Siloé, 1999

Edmond Blanchoz
La Plagne, des hommes, des femmes, des rêves
Glénat, 2004

Christian Combet, C. Bouchage
Montalbert, 20 ans déjà !
Brochure éditée par la Maison de Montalbert, 2000

Yves Nouchi
La Plagne de A à Z
Les Guides du Soleil, 1969

Alain Gonay
La Plagne 1958-1972 : naissance d'une station envers et contre tout
Film Y.N. Productions / TV8 Mont Banc / Office du Tourisme de La Plagne, 2005

Pierre et Annie Plinate
Montchavin : histoire d'une renaissance
1998

François Villiers, Jean Couturier
Les Chevaliers du Ciel, les aventures de Tanguy et Laverdure
34ème épisode

ORTF, 1968

 

 

Notes et remerciements

Contrairement à un livre, ce texte historique publié sur Internet a vocation à évoluer et à être corrigé. Depuis 3 ans, il a ainsi été constamment augmenté. Une mise à jour est déjà prévue fin 2010, sur la base :

- du témoignage écrit de Gaby Douaifia, qui a vécu à La Plagne de 1954 à 1961 et dont le père travaillait à la Mine.
- des 18 heures d'entretiens menés en 2010 avec :
Agnès et Robert Astier, André Broche, Serge Bugnard, Lina Coudray-Vivet Gros, Roger Chenu, Fernand Costerg, Pierre Decharne, Joseph Duchosal, Eric Laboureix, Suzanne et Michèle Lauvergniat, M. Mazer, Roland Perrière, Monique Plouton, Arlette et Jean Ratel, que je remercie pour le temps qu'ils ont consacré à se remémorer leurs souvenirs.

Si vous souhaitez vous aussi participer à ce récit, ou si vous voulez me faire part de vos remarques, suggestions ou corrections, écrivez moi à l'adresse :

Le récit actuel est basé sur plus de 30 heures d'entretien menés en 2008 et 2009, pour lesquels je remercie pour leur disponibilité et leur confiance : Agnès et Robert Astier, Armand Bérard, Michel Bezançon, Edmond Blanchoz, André Broche, Edmond et Suzette Broche, Paul Broche, Monique et Raoul Bugny, Ginette Crétier, Joel Favre, Michel Frybourg et son épouse, Max Jannot, Josiane Labertrande, Michèle Collet-Lauverniat, Maurice Loyet et son épouse, Carolyne et Lucile Marin, Sophie et Bernard Murzilli, Alice et Lulu Ougier, Laurette Paviet, Juliette Reibell, Jean Robino, Alfred Ruffier des Aimes, Mario et Hélène Talenti, Hubert Verhille, Gilbert Vivet-Gros et Patrice Weiss.

Ce récit est illustré par : les archives d'André Martzolf déposées auprès de la Société d’Histoire et d’Archéologie d’Aime et d’Henri Béguin, les archives de l'Association des Propriétaires de La Plagne ouvertes par Hubert Verhille, les archives personnelles de Michel Bezançon, d'Edmond Blanchoz, d'Edmond et Suzette Broche, de Bruno Chêne, de Joel Favre, de la famille Marin-Reggazoni, de Juliette Reibell, de la famille Vassard, de Christophe Vignes, de Gérard Puyet, et par des images tirées du film d'Alain Gonay et de l'épisode des Chevaliers du Ciel.

Je remercie Agnès et Alain Le Masson, artisans de la première heure du site. Ce texte n'aurait jamais été écrit sans leur aide et leur participation constante. Enfin, je dédie ce récit à la mémoire d'Edmond Blanchoz, en souvenir de notre dernière rencontre le 15 Aout 2009.

Romain Guigon
(22 Aout 2010)

Archives d'André Martzolf. Merci à la Société d'Histoire et d'Archéologie d'Aime et Henri Béguin
Merci à Juliette Reibell et à Joel Favre
Image issue du film d'Alain Gonay
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Merci à Juliette Reibell et à Joel Favre
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Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Edmond et Suzette Broche
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Merci à Juliette Reibell et à Joel Favre
Merci à Edmond et Suzette Broche
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Merci à Juliette Reibell et à Joel Favre
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Merci à Juliette Reibell et à Joel Favre
Image issue du film d'Alain Gonay
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Sources : site des Ecoles de La Plagne
Image issue du film d'Alain Gonay
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Image issue du film d'Alain Gonay
Merci à Michel Bezançon
Image issue du film d'Alain Gonay
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Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
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Merci à Armand Bérard
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Michel Bezançon
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
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Source : Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine
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Merci à Michel Bezançon
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Source : fonds d'archives de la Médiathèque d'Orléans
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Edmond Blanchoz
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Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Edmond Blanchoz
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Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
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Merci à Bruno Chêne
Merci à Bruno Chêne
Merci à Michel Bezançon
Merci à C. Gentil
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Merci à Christophe V.
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Merci à Vincent
Merci à la famille Loyet
Merci à Marcel
Archives d'André Martzolf. Merci à la Société d'Histoire et d'Archéologie d'Aime et Henri Béguin
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Merci à Stéphane Vassard
Merci à Edmond Blanchoz
Merci à Edmond Blanchoz
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Sandrine Z.
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
Merci à Gérard P.
Merci à Bruno Chêne
Merci à Edmond Blanchoz
Merci à Michel Bezançon
Merci à l'Association des Propriétaires de La Plagne et Hubert Verhille
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Merci à Edmond Blanchoz
Merci à Isabelle Garcia et au service documentaire du Dauphiné Libéré
Merci à Stéphane Vassard
Merci à Edmond Blanchoz
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